Le rôle moteur du miracle est-asiatique

Tous ces points mériteraient une analyse approfondie, mais le quatrième, relatif aux États-Unis, et le cinquième, qui concerne la Chine, sont particulièrement intéressants. La politique menée par le Japon en Asie-Pacifique au cours des années suivantes a été lourdement influencée par les relations entre ces deux superpuissances et leurs comportements respectifs. Mais avant d’aller plus loin sur ce sujet, peut-être ne sera-t-il pas inutile de nous remettre en mémoire un point particulier. Je veux parler du fait que la force motrice qui a conduit nombre de pays de la région Asie-Pacifique à grimper dans le train du PECC et de l’APEC était avant toute chose de nature économique. Le « développement miraculeux » enregistré par l’économie est-asiatique entre 1987 et 1996 a été le facteur primordial de la dynamisation de la diplomatie adoptée à cette époque par le Japon en Asie-Pacifique. D’autres signes de la montée en puissance de l’économie peuvent s’observer aux États-Unis, où l’administration du président Clinton (1993-2001), qui a fait de l’économie sa première priorité, s’est engagée avec une vigueur étonnante dans le projet régional de l’Asie-Pacifique. C’est sous la pression de Bill Clinton que des chefs d’État se sont rencontrés en 1993 à l’occasion de la réunion de Seattle de l’APEC, et que les sommets de l’APEC sont ensuite entrés dans les mœurs.

Cet élan s’est quelque peu brisé avec la crise monétaire de 1997, mais l’économie asiatique est restée globalement en bonne santé, grâce à quoi le régionalisme Asie-Pacifique a pu continuer de progresser. Les diplomates japonais ont pu tirer fierté du fait que le développement de leur pays constituait l’un des facteurs auquel l’essor rapide de l’économie asiatique était redevable, et cela renforça encore la vitalité de la politique de Tokyo en Asie-Pacifique. Dans le même temps, toutefois, l’irritation suscitée aux États-Unis par les réticences de Tokyo à accepter la libéralisation du commerce des produits de la pêche et de l’exploitation forestière s’est aggravée et la dégradation des relations économiques qui en a résulté entre les deux pays a gravement assombri les perspectives d’avenir. Cette question, qui n’a pas été résolue au cours des années suivantes, réapparaît d’ailleurs aujourd’hui dans les hésitations du Japon quant à son éventuelle participation au Partenariat transpacifique (TPP), un accord multilatéral de libre-échange. Plus généralement parlant, les efforts assidus consentis par la diplomatie japonaise en vue de servir de pont entre l’Orient (asiatique) et l’Occident (européen et nord-américain) n’ont pas suffi à empêcher la distance psychologique qui les sépare d’apparaître au grand jour à diverses reprises, et avec elle les graves difficultés auxquelles se heurte la volonté de faire de l’APEC une entité unifiée.(*5)

Dans une interview, Nakae Yôsuke, ancien ambassadeur en Chine et vétéran de la diplomatie asiatique du Japon, a parlé sans ambages des faiblesses de la politique étrangère de son pays. Dans les dernières années du gouvernement de Satô Eisaku(1964-1972), a-t-il dit, Tokyo ne tenait aucun compte de la Chine lorsqu’il envisageait de prendre des initiatives dirigées vers l’Union soviétique ou le Vietnam. « La politique étrangère du Japon n’était pas assez sophistiquée pour prendre en compte des connexions de ce genre. Aucun politicien ni aucun diplomate n’avait développé l’attitude et la maturité nécessaires pour orchestrer de façon organique, au niveau régional ou mondial, une politique étrangère de cette envergure. » Mais Nakae Yôsuke reconnaît que des progrès ont été accomplis entre-temps. « Longtemps ravagée par les guerres, les révolutions et la pauvreté », a-t-il écrit, « l’Asie de l’Est est devenue la région du monde la plus dynamique sur le plan économique. Grâce à ce développement et au renforcement de l’interdépendance, l’idée de "région Asie-Pacifique" est en train de devenir plus substantielle. » Sortie de la bouche d’un diplomate qui n’est pas étranger à la naissance de la doctrine Fukuda, cette observation ne manque pas de poids.(*6)