La « vie » diminuée
Nous vivons à une époque pratique où chacun peut aisément se procurer les informations ou les guides dont il a besoin, mais plus cette démarche est facile, plus les choses perdent de leur profondeur. Les processus sont raccourcis, et la tendance de chacun à rechercher des résultats rapides se fait plus forte. La confrontation avec des interrogations portant sur des « choses invisibles », par exemple réfléchir au sens de la vie, ce qui ne se sert à rien de particulier, est rejetée comme relevant de la dépression ou de la sur-analyse.
Les beaux-arts ou la littérature auxquels avaient été assignées des fonctions importantes, celles de nous faire sentir le sens de la vie ou de suggérer sa dimension existentielle, courent le risque de tomber dans la dimension du divertissement, à force de rechercher le succès en termes de marketing. L’appréciation des arts et de la philosophie est aujourd’hui un moyen de faire partie de l’élite du monde des affaires, ou une connaissance utile pour briller dans les émissions de jeux télévisés.
Ainsi, la vie que nous vivons aujourd’hui est diminuée par cette perte de profondeur, et assiégée par le divertissement instantané. Dans ce contexte, je ressens vivement dans ma pratique clinique quotidienne qu’est née une situation dont il faudrait dire qu’elle conduit à un « rapprochement de la vie et de la mort », principalement chez les jeunes. Si la vie n’est perçue que comme quelque chose de superficiel, l’être humain ne peut probablement que concevoir comme vaines et absurdes toutes les difficultés et les peines qui l’accompagnent presque toujours. Et il est probablement incapable d’avoir l’énergie de les surmonter. Rien d’étrange alors à ce que la mort soit envisagée plus aisément pour s’en sortir.
La profondeur des « choses invisibles à l'œil »

T.S. Eliot a écrit un jour : « La culture peut même simplement être décrite comme ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue [Culture may even be described simply as that which makes life worth living]. C’est bien là le rôle originel de la culture, un rôle important qui ne doit pas être confondu avec le divertissement ou les loisirs, et encore moins avec la « culture générale », un savoir accessoire destiné à être étalé.
Dans ce présent qui exige de nous l’introspection, nous nous trouvons dans une situation amenant à nous rendre compte plus vivement que nous avons en nous une sorte de vide, et que les choses relevant du divertissement ne suffisent pas à le combler.
Mais ce vide ne doit pas susciter de craintes excessives. L’humanité a laissé quantité d'œuvres culturelles importantes qui nous parlent de la manière dont elle s’y est confrontée, de ce qu’il lui a fait découvrir et de la façon dont elle l’a surmonté. Et toutes ces œuvres parlent probablement – inévitablement – de ces « choses invisibles ».
Nous avons vécu une époque marquée par une inclination pour les « choses visibles », une recherche de résultats immédiats, dans laquelle la capacité à traiter habilement les choses grâce aux informations et aux manuels était saluée comme une marque d’intelligence, mais il est à présent impératif que nous confrontions à nouveau ces choses invisibles que nous avions oubliées.
Parmi ces informations qui nous inondent, se trouve une grande quantité de données sous la forme de manuel ou de choses qui relèvent du divertissement. Mais je suis convaincu qu’il est certainement nécessaire de ne pas les laisser absorber notre attention, mais de poursuivre la vraie sagesse qui nous attend en allant plus loin, autrement dit en rencontrant la culture qui « fait que la vie vaut la peine d’être vécue ».
Beethoven, dont nous avons fêté le 250e anniversaire, a par exemple laissé un testament écrit au moment où il envisageait de se suicider, en raison de sa surdité grandissante, un handicap presque invivable pour un compositeur, mais qu’il a réussi à surmonter pour exprimer le sens profond de la vie humaine dans des œuvres comme la Symphonie héroïque ou l’Hymne à la joie. Shakespeare a pour sa part décrit dans ses pièces les diverses mauvaises actions dans lesquelles l’homme est susceptible de sombrer. Aujourd’hui encore, elles n’ont pas pris une seule ride et continuent à nous enseigner la nature de l’âme humaine. Ce patrimoine culturel n’est en aucune façon une « relique distinguée ». À un moment où nous sommes tout près de perdre de vue le sens de la vie, ce patrimoine est en phase avec notre sentiment du vide et sa profondeur nous apporte de l’espoir.
Alors que nous nous trouvons dans une situation d’impasse comme nous n’en avons jamais connue, ne sommes-nous pas capables d’avancer avec force dans la vie, de créer une nouvelle culture, sans nous laisser renverser par ces « choses invisibles », mais en nous en nourrissant, en pratiquant chacun une introspection riche et sereine, et en nous approchant de ces présences profondes ? Je pense justement que c’est là que la force latente des êtres humains peut se révéler.
(Photo de titre : Les Yeux clos Odilon Redon 1890, Musée des beaux-arts de Gifu)
