Les rongeurs eux aussi ont des émotions !

Au fil de ses nombreuses expériences, le professeur Watanabe finit par s’occuper d’une centaine de pigeons ! Ayant à cœur de garantir l’intégrité de ses travaux de recherches, il faisait constamment face à des problèmes tels que des oiseaux qui s’enfuyaient alors que l’expérience n’était pas encore terminée ou même l’apparition de maladies parmi ses sujets à plumes. Par exemple, un pigeon qui provenait d’un fournisseur et donnait des résultats excellents, pour le plus grand plaisir du professeur d’ailleurs, dut être écarté de l’expérience lorsqu’il apparut clairement que les performances remarquables du volatile étaient tout simplement dues au fait qu’il avait déjà été utilisé pour d’autres recherches.

Les expérimentations du professeur Watanabe sur l’intelligence animale flirtent avec la psychologie, qui est le sujet dans lequel il est spécialiste. Cependant, il insiste sur le fait que ce domaine, selon lui, nous apprend beaucoup sur le comportement humain. « Je pense officiellement qu’étudier les animaux, c’est comprendre l’évolution de la cognition humaine. Mais à dire vrai, cette activité est quelque chose qui me passionne, c’est tout. »

Amoureux des bêtes par nature, le professeur Watanabe s’est intéressé à la biologie dès l’école. Il a même envisagé d’en faire son métier mais a été découragé par la place croissante donnée aux mécanismes moléculaires des êtres vivants. Il ne pensait alors pas trouver un sujet de recherche qui l’intéresserait. Il a donc intégré l’École des relations humaines de l’université Keiô, dont le département de psychologie disposait d’un laboratoire d’expérimentation animale renommé. « J’étais heureux comme un poisson dans l’eau » confie-t-il.

À cette époque-là, les études sur la psychologie animale utilisaient principalement des souris et des rats. Mais les rongeurs ont une acuité visuelle bien inférieure à celles des humains. À partir des années 1950, les pigeons, qui sont eux réputés pour avoir de bonnes capacités visuelles, ont été de plus en plus utilisés pour les besoins de ces études, ce qui amena le professeur Watanabe à ces recherches sur les oiseaux.

Une souris recevant un entraînement pour les besoins d’une expérience.
Une souris recevant un entraînement pour les besoins d’une expérience.

Si de nombreux pigeons ont été utilisés pour les besoins de ses recherches, le professeur Watanabe n’a pas pour autant complètement délaissé les souris. Dans une expérience, il a montré que les animaux étaient capables de se connecter d’une manière qui n’est pas sans rappeler celle des humains.

Les souris ont des cellules de graisse particulières situées sur leur dos. Elles ont la particularité de s’échauffer lorsque ces rongeurs sont tendus, ce qui permet de comprendre facilement quand ils sont soumis au stress. Le professeur Watanabe a enfermé une souris dans un tube et en a laissé une autre se promener librement à sa guise à proximité, sous les yeux de sa congénère. Sans surprise, la température des cellules de graisse de la souris enfermée a augmenté. Mais lorsqu’il a enfermé plusieurs souris ensemble dans un tube, l’augmentation de la température a été moins prononcée. « Il est évident que le fait d’avoir d’autres personnes à ses côtés atténue le sentiment de stress » explique-t-il. « On pourrait dire que pour les souris aussi, partager un fardeau allège la charge finale. »

Aller au-delà de l’anthropocentrisme

Mais le professeur Watanabe a utilisé d’autres animaux pour les besoins de ses recherches : des anguilles. Il voulut en apprendre davantage sur les capacités de d’évaluation des distances et de l’espace chez ce poisson, dans l’espoir de comprendre comment ces créatures si souples traitent les informations dans le monde aquatique.

Pour les besoins de son expérience, le professeur Watanabe a placé quatre tubes dans un bassin, de façon à ce que les anguilles ne puissent se cacher que dans l’un d’entre eux. Les anguilles étaient capables de trouver le tube ouvert, et ce même lorsque le professeur leur brouillait les pistes, en changeant la position du bassin par exemple. En revanche, le taux de résultats a chuté de façon spectaculaire lorsque le professeur a plongé les animaux dans l’obscurité, les forçant à retrouver leur cachette dans le noir, ou a changé la position du tube.

L’acquisition de la capacité d’évaluation des distances et de l’espace est plutôt aisée pour les animaux. Toutefois, le professeur Watanabe souligne que cette expérience a permis de dissiper l’idée répandue au Japon selon laquelle les anguilles possèdent une mémoire quasi surnaturelle. « Cela n’était clairement pas le cas » explique le professeur. Il espère pouvoir continuer ses recherches et souhaite en particulier savoir si le fait que les anguilles sauvages et les anguilles d’élevage évoluent dans des environnements différents a un impact sur la structure cérébrale des deux types d’animaux.

Le professeur Watanabe en compagnie de l’un de ses partenaires de laboratoire.
Le professeur Watanabe en compagnie de l’un de ses partenaires de laboratoire.

Cela fait plus d’un demi-siècle que le professeur Watanabe étudie les animaux. Mais il tient tout de même à insister sur le fait que ce domaine de recherche reste victime du parti pris d’anthropocentrisme. Si les humains ne sont plus perçus comme occupant le sommet de l’arbre de l’évolution, l’étude de l’intelligence continue d’être dominée par une pensée centrée sur l’homme. « Dès le départ, j’ai voulu inverser cette vue hiérarchique et linéaire, en montrant que les animaux, eux aussi, sont capables de réfléchir. »

Cette ambition, le professeur Watanabe la nourrit dès le plus jeune âge. Elle est née d’un profond respect pour les êtres vivants, animaux comme êtres humains. « L’étude des animaux a été pour moi une longue leçon d’humilité » explique-t-il avec un petit rire gêné. Ses recherches ont permis d’approfondir notre compréhension des animaux sur de nombreux fronts. Et pour sûr, nous ne sommes pas au bout de nos surprises !

(Texte et reportage de Hamada Nami, de Power News. Photo de titre : © Power News. Toutes les autres photos sont avec l’aimable autorisation du professeur Watanabe Shigeru.)