Comment faire en sorte que les entreprises étrangères contribuent au redressement de la balance courante
Le passage au rouge de la balance des opérations courantes n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Mais pour un pays comme le Japon, qui a pris l’habitude de fonder sa stratégie économique sur l’hypothèse d’un excédent induit par les exportations et constamment en expansion, un basculement aussi soudain est porteur d’un certain nombre de désavantages. Une évolution plus progressive aurait de loin été préférable.
Si l’on considère que le déficit commercial est voué à continuer de s’aggraver, la méthode la plus efficace pour en réduire les effets consiste à accroître les revenus de l’investissement. À l’heure actuelle, le montant net des avoirs extérieurs du Japon s’élève à 3 000 milliards de dollars, dont 1 000 milliards en réserves de devises étrangères. Une bonne partie de ce montant consiste encore en obligations du Trésor américain et autres produits financiers constituant un investissement à faible risque, et donc à faible rendement.
En revanche, l’investissement direct est une opération plus risquée, mais susceptible d’apporter des rendements plus élevés. Pour augmenter sensiblement le revenu de l’investissement, il suffirait de convertir une partie du portefeuille où les produits financiers occupent une place disproportionnée. Depuis l’effondrement de Lehmann Brothers et la crise financière qui a suivi, l’investissement direct en provenance du Japon est en augmentation. En 2011, les investissements directs à l’étranger des sociétés japonaises ont atteint 80 milliards de dollars, chiffre qui est passé à 100 milliards en 2012. Cela représente une hausse marquée par rapport aux années 1990, où le chiffre moyen plafonnait à 30 milliards de dollars. Et la méthode la plus efficace pour augmenter l’investissement direct outre-mer consiste à acheter des entreprises étrangères.
Toutefois, il est encore trop tôt pour dire si les sociétés japonaises vont s’investir dans l’achat de grandes entreprises étrangères. La principale raison en est que l’investissement direct de ces dernières au Japon ne suit pas le même rythme que celui du Japon outre-mer. Au premier regard, on pourrait penser qu’il n’existe pas vraiment de relation entre ces deux données. Mais en fait, elles sont étroitement liées. Dans la plupart des cas en effet, les pays dynamiques en termes d’investissement direct ont tendance à avoir des marchés ouverts et, en règle générale, à attirer un gros volume d’investissements en provenance de l’étranger.
Les entreprises japonaises disposant d’une trésorerie abondante
En 2012, les entreprises états-uniennes ont déboursé 4 450 milliards de dollars en investissement direct à l’étranger ; mais dans le même temps, le montant de ces mêmes transactions dans le sens contraire — de l’étranger vers les États-Unis — a atteint 2 600 milliards de dollars. Pour la Grande-Bretagne, ces chiffres ont été respectivement de 1 810 et de 1 270 milliards de dollars, et pour l’Allemagne de 1 540 et de 1 000 milliards. Tous ces pays ont absorbé un investissement direct en provenance de l’étranger équivalant à environ deux tiers de ce qu’ils ont eux-mêmes investi outre-mer.
Le cas du Japon est différent. Alors que l’encours de ses investissements directs à l’étranger atteint 1 000 milliards de dollars, le flux inverse ne dépasse pas 200 milliards. Paradoxalement, à moins que le Japon n’ouvre davantage son marché aux entreprises étrangères, la compétitivité de celui-ci risque d’en souffrir, avec l’impact négatif que cela aura sur la hausse de l’investissement direct en provenance de l’étranger.
Pour le moment, le gouvernement Abe a entrepris d’alléger les réglementations et de réduire l’impôt sur les sociétés dans le cadre des mesures qu’il prend pour accroître l’investissement en provenance de l’étranger et stimuler l’économie. Il se trouve toutefois qu’un certain nombre de sociétés japonaises qui tirent avantage des restrictions actuelles s’opposent avec véhémence à la déréglementation. Sur la question de l’impôt sur les sociétés aussi, des voix se sont élevées pour suggérer que la réforme aura des résultats limités tant que le système actuel, avec sa myriade de complexités et de traitements préférentiels, n’aura pas été nivelé.
Tout cela fait que le Japon n’en est pas encore arrivé à un stade où l’on puisse dire sans hésitation que l’augmentation globale de l’investissement direct est fermement inscrite dans la politique de la nation. Néanmoins, nous allons probablement être témoins d’une augmentation régulière des acquisitions de sociétés étrangères par les entreprises japonaises disposant d’une trésorerie abondante. À l’heure actuelle, le montant des avoirs disponibles des entreprises japonaises s’élève à 1 700 milliards de dollars, mais il leur reste à trouver une façon efficace de les dépenser.
Il sera intéressant d’observer le comportement des grandes sociétés japonaises dans les années à venir, notamment en ce qui concerne des sociétés comme le géant des communications NTT Docomo, qui a mis en suspens ses dépenses d’investissement à l’étranger, après les avoir portées à 10 milliards de dollars, ou Fast Retailing Co., qui reste étroitement dépendante du marché japonais malgré le succès mondial de sa marque de vêtements Uniqlo, et le leader de la grande distribution Aeon, qui fait montre d’une grande détermination dans sa politique d’expansion sur les marchés asiatiques.
(D’après un original en japonais écrit le 17 février 2014. Photo de titre : Reuters/Aflo)