L’absence de précédent d’empereur de filiation matrilinéaire
En 2005, durant le mandat du premier ministre Koizumi Junichirô, le Comité consultatif pour la Loi de la maison impériale a proposé d’adopter le principe de primogéniture sans distinction de sexe en ce qui concerne la succession du trône. Ce qui reviendrait à accepter l’idée que des empereurs féminins ou des empereurs (homme ou femme) de filiation matrilinéaire puissent accéder au trône. Un sondage d’opinion réalisé à l’époque montre que 80 % des habitants de l’Archipel interrogés étaient favorables à ce que leur pays puisse avoir un empereur féminin.
Mais certains Japonais sont très attachés au principe de transmission exclusive du trône à des descendants de sexe masculin et de filiation patrilinéaire. D’après eux, l’autorité et la dignité de la famille impériale reposent sur le fait que cette lignée s’est constituée au fil des siècles à travers une filiation uniquement patrilinéaire, et ils considèrent que leurs contemporains ne doivent pas remettre en question cette tradition historique.
L’examen de la lignée impériale révèle toutefois que le Japon a eu huit empereurs féminins (deux d’entre eux ayant régné à deux reprises) dont la totalité étaient des filles d’empereur. Les partisans d’une lignée impériale exclusivement masculine soulignent que ces femmes ont toujours accédé au trône dans des circonstances exceptionnelles et de façon temporaire, en raison de troubles politiques particulièrement graves ou du très jeune âge de l’héritier masculin en titre. Elles sont toutes restées célibataires pendant la durée de leur règne et les enfants qu’elles ont pu avoir ne sont jamais montés sur le trône. Ce qui revient à dire qu’il n’y a jamais eu d’empereur de filiation matrilinéaire au Japon.
Un débat clos par la naissance d’un prince
Peu après la publication du rapport du Comité consultatif pour la Loi de la maison impériale, en 2005, l’épouse du prince Akishino est tombée enceinte pour la troisième fois. Étant donné que cet enfant pouvait être un garçon, le gouvernement a remis à plus tard la révision de la loi et classé le dossier. En 2006, la princesse Kiko a donné naissance au prince Hisahito, le premier enfant de sexe masculin né dans la famille impériale depuis quarante et un ans. Après quoi, le débat sur la succession au trône a pris fin rapidement.
Depuis quelques années, on entend parler d’un nouveau projet qui consisterait à permettre aux membres féminins de la famille impériale non seulement de continuer à en faire partie après leur mariage mais aussi de fonder une nouvelle branche collatérale (miyake). Alors que le problème de la succession est moins préoccupant depuis la naissance du prince Hisahito, la création de branches collatérales contribuerait à éviter, au moins pour un temps, que la maison impériale voie le nombre de ses membres continuer à diminuer.
En 2012, le gouvernement de Noda Yoshihiko — premier ministre et président du Parti démocratique du Japon (PDJ) — a fait le point sur les problèmes posés par la création de branches collatérales de la maison impériale, après avoir consulté des spécialistes et des partenaires sociaux. À l’époque, la solution qui paraissait la plus réaliste et la plus populaire était que les trois petites filles de l’empereur Akihito — la princesse Aiko, fille du prince héritier Naruhito et les princesses Mako et Kako, filles du prince Akishino — continuent à faire partie de la maison impériale même après leur mariage et qu’elles fondent chacune une branche collatérale qui conserverait son statut impérial pendant une seule génération.
Mais à la fin de l’année, le PDJ a perdu les élections et le Parti libéral-démocrate (PLD) a repris le pouvoir. Le premier ministre Abe Shinzô, qui ne cache pas son opposition à l’accession des femmes au trône et à la filiation matrilinéaire, ne s’est absolument pas intéressé à cette question. Tant et si bien que les inquiétudes de l’empereur Akihito se semblent pas prêtes de prendre fin.
Le manque d’intérêt du public pour la succession au trône
L’Article 1 de la Constitution de 1946 stipule que « L’empereur est le symbole de l’État et de l’unité du peuple ; il doit ses fonctions à la volonté du peuple, en qui réside le pouvoir souverain. » Mais le peuple japonais ne montre pas beaucoup d’intérêt pour les problèmes de succession au trône et de branches collatérales de la maison impériale. Et les hommes politiques ne semblent pas vraiment conscients de la crise que traverse la lignée impériale. D’après les sondages, 80 % des Japonais seraient favorables à l’accession au trône d’empereurs féminins, mais si l’on examine ce résultat de plus près, on s’aperçoit que les personnes interrogées n’avaient qu’une vague idée du problème et qu’elles ont simplement voulu dire qu’elles ne voyaient pas particulièrement d’objections à l’existence d’empereurs féminins.
La plupart des habitants de l’Archipel ignorent tout des angoisses de l’empereur Akihito. Mais pour que le système de la maison impériale change, il faut que le peuple japonais fasse savoir sans détours ce que représente pour lui la famille impériale, qu’il manifeste plus d’intérêt pour cette question et que les instances politiques fassent preuve de détermination et d’esprit de décision. Il serait également souhaitable que le prince héritier Naruhito et son frère cadet le prince Akishino s’expriment clairement sur ce sujet. Faute de quoi, ils risquent fort d’assister à la disparition de leur propre famille.
Si la majorité des Japonais estimaient que la maison impériale n’a aucune raison d’être, les choses seraient différentes. Mais le maintien de la lignée impériale tout au long de son histoire fait partie intégrante de l’identité de la nation japonaise et les habitants de l’Archipel doivent faire appel à toute leur sagesse pour trouver le moyen de permettre à la maison impériale de continuer à exister.
(D’après un texte original en japonais. Photographie du titre : Jiji Press. La princesse Noriko, deuxième fille du Prince Takamado, et Senge Kunimaro, assistant du desservant principal du sanctuaire d’Izumo, au cours de la conférence de presse organisée le 27 mai 2014 par l’Agence de la maison impériale, à l’occasion de l’annonce de leurs fiançailles.)
