Créer une dynamique politique

Voyons maintenant ce qu’il en est de la direction du PLD. Abe Shinzô a cherché là aussi quelqu’un — en l’occurrence Inada Tomomi — qui lui soit favorable pour remplacer Takaichi Sanae, la présidente du Conseil de recherches politiques du PLD, qui est devenue ministre des Affaires intérieures et des Communications dans le nouveau gouvernement. Mais il s’est placé dans une toute autre perspective quand il a nommé Nikai Toshihiro et Tanigaki Sadakazu respectivement président du Conseil général et secrétaire général du PLD. Les deux hommes ne suivent pas la même ligne politique que lui. Ishiba Shigeru demeure par ailleurs un des meilleurs prétendants à la présidence du PLD pour l’élection de l’automne 2015, et ce, bien qu’il n’occupe plus de poste de direction dans le parti. Quant à Noda Seiko, qui a précédé Nikai Toshihiro au poste de président du Conseil général du PLD, elle n’est pas considérée comme une rivale potentielle bien que ses idées sur la famille et les problèmes sociaux aillent à l’encontre de celles du Premier ministre.

La nomination de Tanigaki Sadakazu et de Nikai Toshihiro – deux dirigeants qui proviennent de clans puissants du PLD et ont des idées politiques différentes de celles d’Abe Shinzô – a redonné une certaine stabilité au Parti libéral-démocrate. En plaçant des membres influents des clans les plus importants du PLD à des postes de direction du parti, le gouvernement maintient en place une structure qui lui permet de faire progresser les objectifs principaux de sa politique.

D’ici la fin de l’année 2014, le gouvernement de M. Abe devra décider s’il veut toujours porter, comme prévu, la taxe sur la consommation à 10 % en octobre 2015. Cette mesure est absolument nécessaire du point de vue fiscal mais elle aura également pour conséquence un ralentissement inévitable de l’économie. Le gouvernement doit par ailleurs se préparer pour les élections locales générales du printemps 2015 ainsi que pour l’élection présidentielle du PLD, quelques mois plus tard, et peut-être même une dissolution de la chambre des Représentants. Pour continuer à bénéficier du soutien de l’opinion, le Cabinet d’Abe Shinzô n’a guère d’autre choix que de continuer à se concentrer sur le redressement de l’économie du pays.

La nomination de poids lourds des clans du PLD comme Mochizuki Yoshio, Takeshita Wataru, Nishikawa Kôya et Eto Akinori à des postes ministériels pourrait passer pour une tentative d’équilibrer le pouvoir des différents clans du PLD. Pourtant ce n’est pas vraiment le cas. Les gouvernements précédents qui avaient tenté d’utiliser la même tactique avaient suivi les recommandations de chaque clan et pris leurs décisions en fonction de la taille de chaque groupe (à l’exception de ceux qui étaient opposés au courant politique majoritaire du parti). Mais dans le cas du remaniement du 3 septembre dernier, les clans ont été beaucoup moins consultés pour l’attribution des portefeuilles du gouvernement et la faction de l’ancien ministre de l’Environnement Ishihara Nobuteru n’a absolument rien obtenu.

Le rôle prépondérant de Suga Yoshihide

Abe Shinzô a réussi à conserver la structure de base de son gouvernement, en dépit du remaniement qu’il vient d’opérer. Mais la dynamique de son Cabinet risque fort de changer dans la mesure où Suga Yoshihide, qui a conservé son poste clé de Secrétaire général du Cabinet, va tenir une place encore plus prépondérante au sein de celui-ci. Les fonctions de secrétaire général du PLD et de secrétaire général du Cabinet ont une importance capitale dans le fonctionnement du pouvoir. Mais la relation entre les hommes qui détiennent ces deux postes dépend de leur statut dans le parti. Quand Ishiba Shigeru était secrétaire général du PLD, ses relations avec Suga Yoshihide étaient entravées du fait que celui-ci était le rival du Premier ministre. Mais maintenant que c’est Tanigaki Sadakazu qui occupe ce poste, les choses risquent de changer parce que le nouveau secrétaire général s’est donné pour objectif de maintenir l’harmonie au sein du parti. Ceci ajouté au retrait d’Ishiba Shigeru de la position de numéro deux du PLD devrait permettre à Suga Yoshihide d’avoir une influence encore plus grande au sein du gouvernement.

Le choix de Nikai Toshihiro comme président du Conseil général du PLD et celui de Motegi Toshimitsu comme responsable de la stratégie des élections du PLD méritent aussi qu’on s’y arrête. Nikai Toshihiro entretient des relations étroites avec les dirigeants de la Sôka Gakkai, une organisation d’obédience bouddhiste liée au New Kômeitô, le parti le plus important de la coalition formée par le PLD pour pouvoir gouverner. Cela devrait permettre aux deux partis de se rapprocher. Motegi Toshimitsu doit en partie son poste au fait qu’il est affilié à l’un des clans les plus importants du PLD. Mais Abe Shinzô a dû le choisir tout autant en raison de ses capacités en tant qu’administrateur. Suga Yoshihide a de bonnes relations de travail avec Nikai Toshihiro et Motegi Toshimitsu. On peut donc s’attendre à ce que les trois hommes s’entendent pour assurer le soutien du Komeitô aux propositions du gouvernement et mettre au point des stratégies électorales.

La faiblesse de l’opposition

Le remaniement récent du gouvernement a permis à Abe Shinzô de s’assurer une position avantageuse au sein du PLD. Mais cette stratégie pourrait se retourner contre lui en suscitant des critiques et en déstabilisant son parti.

Le Parti démocrate du Japon (PDJ), le principal parti d’opposition de la Diète, doit se reconstruire pour devenir une force de ralliement contre le gouvernement. Mais à l’heure actuelle, il reste divisé et incapable de former des coalitions durables avec d’autres partis. Ses tentatives pour s’opposer à la politique de M. Abe avortent avant même d’avoir vu le jour.

À la fin de l’année 2014, il faudra attendre encore deux ans avant les prochaines élections à la Chambre des représentants. La dissolution de la Chambre basse et les prochaines élections générales sont des sujets de discussion de plus en plus à l’ordre du jour. On risque donc d’assister à de nouvelles tentatives d’union des partis de l’opposition. La Loi sur la protection des secrets d’État et la politique en faveur de l’exercice du droit de légitime défense collective préconisées par le gouvernement sont fortement contestées parce qu’elles risquent d’avoir un impact considérable sur la vie de la population. Si le public n’a pas manifesté davantage son désaccord avec les positions d’Abe Shinzô, c’est à cause de la grande faiblesse de l’opposition. Le Premier ministre doit peut-être sa force apparente à l’absence d’une opposition efficace sur la scène politique japonaise, ce qui pourrait vouloir dire que le PLD risque d’avoir des problèmes dans l’avenir.


Note :

Le 20 octobre 2014, la ministre de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie Obuchi Yûko a démissionné sur fond de scandale lié à des irrégularités dans l'utilisation de fonds publics. Quelques heures après sa collègue, la ministre de la Justice Matsushima Midori, elle aussi soupçonnée d'abus de fonds publics, a annoncé sa démission.


(D’après un article original en japonais du 5 septembre 2014. Photo de titre : Abe Shinzô [au centre] a réuni pour la première fois son nouveau gouvernement le 3 septembre 2014. Ishiba Shigeru, ministre chargé du développement régional et principal concurrent du Premier ministre à la tête du PLD, se trouve tout à fait à droite. Jiji Press)