L’essor de l’emploi « non-régulier »

La baisse régulière du taux de chômage s’explique notamment par le rythme soutenu de l’embauche dans les entreprises de la majorité des secteurs d’activité. À vrai dire, le plus grave problème d’emploi auquel le Japon se trouve aujourd’hui confronté réside, non pas dans le chômage, mais dans la difficulté croissante qu’ont les employeurs à recruter des travailleurs en nombre suffisant pour satisfaire leurs besoins.

Pourtant, de nombreuses voix s’élèvent pour regretter que bien des offres concernent des emplois précaires ou « non-réguliers » (temporaires ou liés à des contrats à durée déterminée) plutôt que des emplois « réguliers » (permanents et à plein temps). Aux emplois précaires, il est reproché d’offrir peu ou pas de sécurité d’emploi, et donc d’avoir peu d’effet en termes de relance des dépenses de consommation et de revitalisation de l’économie.

Cet argument repose sur l’idée erronée que précarité est invariablement synonyme d’insécurité de l’emploi. Or il faut savoir qu’au Japon, tous les travailleurs qui ne sont pas intégrés dans le système traditionnel de l’emploi d’après-guerre, autrement dit l’emploi permanent à plein temps, sont rangés dans la catégorie « employés non-réguliers », laquelle englobe donc un grand nombre d’employés bénéficiant de contrats de longue durée, en sus du personnel temporaire, intérimaire et à temps partiel.
La figure 2 donne la ventilation des salariés japonais selon leur statut. Conformément à la classification officielle, les « non-réguliers » sont subdivisés en employés précaires « ordinaires », embauchés pour une période d’un an ou plus, et « temporaires ou à la journée », relevant de contrats de courte durée.

On voit que les employés réguliers – presque toujours recrutés à la sortie du collège – représentaient 80 % de la population active en 1987. Mais en 2007, plus d’un employé sur trois entrait dans la catégorie « non-réguliers », et cette proportion avait encore augmenté en 2012.

Mais il est une autre information clé qui ressort de la figure : le fait que l’essentiel de l’augmentation de la part occupée par les employés temporaires est attribuable aux employés précaires ordinaires, et non pas aux employés temporaires ou à la journée.

Dans l’environnement économique qui prévalait après 1992 et l’éclatement de la bulle spéculative, et notamment après la crise financière de 1997, des pressions intenses se sont exercées sur les entreprises japonaises pour les inciter à comprimer leurs coûts salariaux. Elles ont réagi en réduisant l’embauche d’employés réguliers, qui se traduit par des salaires plus élevés et limite la marge de manœuvre du patronat pour ajuster la taille des effectifs selon la conjoncture.

Il n’en reste pas moins souhaitable, pour la bonne marche des entreprises, qu’un certain pourcentage du personnel affecté à chacun des lieux de travail consiste en employés à long terme. Outre cela, les entreprises japonaises n’ignorent pas que les difficultés qu’elles rencontrent aujourd’hui pour se doter d’effectifs adéquats vont encore s’aggraver dans les années à venir, à mesure du rétrécissement de la population en âge de travailler. C’est pourquoi elles sont attachées à leurs employés précaires aux performances élevées et souhaitent les garder le plus longtemps possible – d’où la place de plus en plus importante accordée aux employés précaires « ordinaires » titulaires de contrats à plus longue durée. Bien des sociétés offrent en outre des possibilités d’accès à un emploi stable aux salariés qui restent suffisamment longtemps chez elles.

La révision de la Loi sur le travail temporaire

Le gouvernement, quant à lui, est attentif aux préoccupations concernant la pérennité des disparités de traitement et de statut entre salariés réguliers et non-réguliers. Il espère combler cet écart en encourageant les entreprises à adopter des régimes plus souples d’emploi permanent, aptes à répondre aux divers besoins des employés. Un petit nombre de sociétés proposent d’ores et déjà des postes permanents liés à des emplois et/ou à des lieux de travail spécifiques, option qui permet aux salariés de bénéficier de la continuité et de la sécurité de l’emploi, tout en leur évitant les perturbations causées par les transferts et les exigences liées aux tâches pénibles fréquemment imposées aux employés réguliers.
Si des options de ce genre leur sont proposées, les employés non-réguliers à long terme devraient rencontrer davantage d’opportunités d’accéder à des positions permanentes.

En 2015, un projet de révision de la Loi sur le travail temporaire, qui réglemente le secteur de la dotation en travailleurs temporaires et l’emploi des intérimaires dans les entreprises, devrait faire l’objet d’un débat à la Diète. D’après le gouvernement, les amendements proposés sont conçus pour augmenter les opportunités d’emploi à long terme en imposant davantage de contraintes aux sociétés d’intérim et en les surveillant de plus près, tout en assouplissant encore la limite de trois ans appliquée à l’emploi des travailleurs intérimaires tous postes confondus.

Au titre des amendements proposés, la limite de trois ans ne s’appliquerait qu’à l’affectation des travailleurs, pris individuellement, à un lieu de travail ou un poste donné. Une fois accomplies ces trois années sur un lieu de travail ou un poste spécifique, la société d’intérim serait dans l’obligation de choisir entre différentes formules visant à assurer au travailleur concerné la continuité d’emploi, par exemple en demandant à l’entreprise cliente de l’embaucher directement, en lui confiant un nouveau poste ou en l’embauchant directement pour une durée indéterminée.

Convenablement appliquée, cette loi pourrait ouvrir des opportunités pour les employés temporaires désireux d’accéder à l’emploi permanent. Le projet mérite cette fois un débat serein et objectif à la Diète.