L’influence des parlementaires sur les groupes de médias

Pourquoi les médias japonais font-ils preuve d’une telle timidité ? Dans le cas des chaînes de télévision, la raison est simple. Le système de diffusion a un défaut fondamental. La Loi relative à la diffusion établie en 1950 pendant l’occupation américaine instituait une commission de régulation des ondes qui était un organisme indépendant du gouvernement destinée à réguler les diffuseurs. Mais le Premier ministre Yoshida Shigeru l’a supprimée moins de deux ans plus tard, en passant à un système dans lequel le gouvernement lui-même les régulait. Depuis, les diffuseurs ont pris l’habitude de garder un œil sur le ministère des Affaires intérieures et des Communications ainsi que sur le Parti libéral-démocrate qui a de l’influence sur lui.

La mission principale du journalisme est de surveiller le pouvoir, mais les diffuseurs sont au contraire contrôlés par le gouvernement qu’ils devraient eux même contrôler. Parce que le PLD est au pouvoir de manière quasi-continue, il existe un groupe de parlementaires qui a de l’influence sur la communication audiovisuelle. Même si cette influence est moins forte qu’elle ne l’a été, les chaînes de télévision ne peuvent l’ignorer. De plus, contrairement aux groupes de médias européens et américains dont les actions ne sont pas, avec raison, cotées, les principales chaînes de télévision japonaises le sont. Leurs dirigeants qui redoutent les négociations avec le gouvernement et les risques que cela peut faire peser sur leurs profits ne peuvent donc pas prendre de décision qui accordent la priorité au journalisme.

Enfin, les cinq quotidiens nationaux ont des participations croisées dans les chaînes de télévision qui leur sont affiliées. Par le passé, il est arrivé que des journalistes de ces journaux sollicitent le gouvernement ou le PLD pour accélérer l’autorisation de stations locales affiliées. Et les journaux ont tous ensemble fait des démarches auprès du gouvernement et du PLD pour obtenir que la hausse du taux de la taxe sur la consommation prévue pour avril 2017 ne leur soit pas appliquée. Ils se sont ainsi créé une dette à leur égard qui rend pratiquement impossible une critique vigoureuse du gouvernement.

Le privilège que les médias souhaitent cacher

Les habitudes de reportage prises au fil des années dans le cadre des clubs de presse sont devenues aujourd’hui pour les médias traditionnels un privilège dont ils ont du mal à se défaire. Leur désir de les conserver peut être considéré comme une autre raison de la faiblesse des médias vis-à-vis du pouvoir en place. Le Parti démocrate a veillé à ce que les conférences de presse soient ouvertes à tous les journalistes, mais il n’a pas réussi à faire s’ouvrir les clubs de presse. Le véritable intérêt de ces clubs ne se situe pas dans les conférences de presse mais dans le fait qu’il permettent des entretiens informels, off-the-record.

Ces entretiens fournissent l’occasion de recueillir des confidences sur les coulisses de la politique et des commentaires sincères, et cela conduit à des articles nuancés et à des informations liées aux orientations politiques à venir. Il arrive aussi que les ministères concernés organisent des briefings non officiels pour leurs clubs de presse juste avant une conférence internationale importante. Critiquer sérieusement le pouvoir signifierait renoncer à ce privilège qui offre un accès à ce cercle restreint.

Tout cela explique que les médias japonais sont incapables de garder leurs distances avec le pouvoir. Et aujourd’hui on en est loin, puisque les dirigeants des principaux médias déjeunent et dînent avec le Premier ministre Abe bien plus souvent qu’ils ne le faisaient avec ses prédécesseurs.

Les présentateurs de journaux télévisés qui avaient donné la conférence de presse que nous avons évoquée plus haut en ont organisé une autre dans les bureaux de l’association des envoyés spéciaux étrangers au Japon. Leur collègues non-japonais leur ont posé de nombreuses questions très critiques par rapport aux médias japonais, en leur demandant notamment pourquoi ils faisaient preuve d’une telle timidité même lorsqu’ils étaient confrontés à une déclaration de guerre. Les présentateurs japonais n’ont pas su leur fournir d’explications qui les ont convaincus. Les médias japonais sont incapables d’indépendance parce qu’ils bénéficient de ce privilège caché, et ne peuvent pas vraiment surveiller le pouvoir en place.

(D’après un article en japonais du 7 avril 2016. Photo de titre : des présentateurs de journaux télévisés de chaînes privées avec une bannière dénonçant la déclaration de la ministre des Affaires intérieures et des Communications, à Tokyo, le 29 février 2016. Jiji Press)