La doctrine de Trump

S’il existe un élément imprévisible dans ces élections, c’est bien Trump. Ses rodomontades sur la politique intérieure l’ont rendu célèbre, mais il ne s’est pas privé non plus de tenir des propos choquants sur les relations des États-Unis avec d’autres pays, et le Japon a été une cible privilégiée. Trump a suggéré que le Japon devrait se doter de l’arme nucléaire, laissé planer la menace d’une rupture de l’alliance nippo-américaine et proposé l’instauration de droits de douane exorbitants sur les voitures japonaises (bien qu’elles soient en majorité fabriquées aux États-Unis par des ouvriers américains). Il n’y a pas si longtemps, les experts japonais se demandaient d’un air consterné si le Japon ferait ne serait-ce qu’une apparition dans la campagne pour l’élection présidentielle aux États-Unis. Voilà qui fait penser au dicton « prends garde aux vœux que tu formules ».

Aux États-Unis, les commentateurs ont qualifié Trump de « candidat post-politique », en référence à son absence presque totale d’idées politiques cohérentes. S’il fallait parcourir ses déclarations de politique étrangère pour y chercher un fil conducteur un tant soit peu cohérent, on ne trouverait que sa façon simpliste, basique, d’aborder les relations internationales en homme d’affaires, et le profond malaise que lui inspire tout ce qui sort de son ordinaire. Les questions qui exigent une vision panoramique, telles que la défense de l’ordre international et le maintien des normes mondiales, ne le concernent nullement. Peut-on pour autant tirer un trait là-dessus sous prétexte qu’il ne s’agit que d’élucubrations proférées par un homme totalement déconnecté de la réalité ?

L’élite de la politique étrangère à Washington considère que les déclarations de Trump ne méritent pas de faire l’objet d’une discussion sérieuse. Mais il est clair que ses idées entrent en résonnance avec une certaine couche de la société : les hommes blancs d’âge moyen qui vivent au cœur de l’Amérique et se sont trouvés privés d’emplois quand les usines pour lesquelles ils travaillaient sont parties au Mexique. Pour ces Américains-là, les propos sur le « libre échange » et les « normes internationales » appartiennent à un jargon dénué de sens, et l’engagement de l’Amérique envers ses alliés n’est rien d’autre qu’un fardeau financier.

Alarmés par l’inconséquence des idées de Trump, 100 experts américains de la politique étrangère on signé une lettre ouverte où ils déclaraient qu’ils refuseraient de travailler pour une administration Trump. On peut penser que c’est beaucoup, ou pas assez, selon le point de vue qu’on adopte. Toujours est-il que l’absence de visages familiers parmi les conseillers de Trump en politique étrangère constitue l’une des différences les plus évidentes entre son équipe et celle d’Hillary Clinton.

Matière à réflexion

La vérité, c’est que personne ne sait plus trop quoi penser de Trump. Est-il le héros d’une sorte de farce populiste surgie de cette ère de confusion et de chaos où la politique et le spectacle s’interpénètrent ? Ou bien est-ce un dangereux démagogue incarnant une vraie crise de la politique américaine ? Personnellement, je penche pour la deuxième hypothèse, et c’est peut-être ce qui m’incite à penser que Trump a peu de chance d’emporter l’élection générale. Dans le même temps, le simple fait qu’un tel candidat ait pu aller aussi loin nous force à reconnaître que la situation politique de l’Amérique dépasse notre aptitude à comprendre ou à formuler des prévisions. La défaite de Trump n’est en aucun cas une certitude.

Si l’impensable venait à se produire, je m’inquiète de la réaction que cela entraînerait au Japon. Les sentiments de méfiance et d’hostilité à l’égard de Washington risquent de franchir un nouveau seuil. En termes de politique étrangère, le Japon n’a guère d’autre option réaliste que de s’en tenir à l’alliance bilatérale, mais cet argument va rapidement se déliter si Trump persiste dans sa veine actuelle. La rhétorique de Trump donnera des munitions aux forces des deux extrémités du spectre politique qui sont hostiles à l’alliance – la droite, qui veut que le Japon se dote d’une capacité de défense indépendante, et la gauche, qui a toujours soutenu que Washington n’est pas fiable. Une fois arrivés là, pourrons-nous encore affirmer avec autant de conviction que les États-Unis sont notre meilleure option ?

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la candidature de Trump aura donné aux Japonais ample matière à réflexion.

(D’après un article en japonais du 23 mai 2016. Photo de titre : AP/Aflo et Reuter/Aflo)