La rigidité des salaires à la baisse

Comme je l’ai expliqué plus haut, le scénario d’une hausse des salaires provoquée par un accroissement des investissements productifs me laisse sceptique. Si nous souhaitons que les salaires augmentent, il me semble que nous aurions plus de chance de trouver des pistes en examinant la configuration du marché du travail.

On sait, au Japon comme ailleurs, que les baisses de salaires suscitent du ressentiment chez les travailleurs et qu’elles ont un impact négatif sur leur motivation. Inversement, tant que leurs salaires restent stables, les employés se montrent peu enclins à réclamer des augmentations.

Supposons qu’une entreprise envisage d’augmenter les salaires en réaction à la pénurie de main-d’œuvre. Son haut niveau d’incertitude vis-à-vis de l’avenir pourrait, en cas de détérioration de ses résultats, la pousser à réduire ses frais de personnel. Mais une fois les salaires augmentés, elle aura du mal à les baisser. Il peut en résulter une situation où la survie même de l’entreprise risque d’être menacée. C’est pour cette raison que les employeurs hésitent à augmenter les salaires même lorsque l’offre de main-d’œuvre est peu abondante. Selon les statistiques que j'ai compilées, les entreprises qui n’ont procédé à aucune réduction de salaires au cours des dix dernières années ne les ont pas non plus augmentés. En revanche, celles qui les ont réduits à plusieurs reprises se sont aussi montrées disposées à les augmenter.

Si la psychologie des travailleurs limite les perspectives de changement des niveaux de salaires, il devient d’autant plus difficile d’envisager qu’on puisse utiliser les outils de la politique fiscale et monétaire pour les faire grimper.

Augmenter les primes

Faut-il en déduire qu’il n’existe aucun moyen de faire grimper les salaires ? Si les entreprises veulent réagir à la pénurie de main-d’œuvre et renforcer la motivation de leurs employés, le premier pas qu’elles devraient faire consiste à augmenter les primes, serait-ce à titre provisoire, sans toucher aux rémunérations de base. Si les réductions de ces dernières suscitent l’hostilité des travailleurs, il n’en va pas de même pour les primes. Pour réguler leurs frais de personnel, les entreprises devraient donc jouer sur les primes en les diminuant le cas échéant pour faire face à une baisse des résultats commerciaux.

L’instauration d’un processus de négociation des primes permettra de doter le marché du travail d’un mécanisme de régulation des niveaux de rémunérations annuelles en fonction des fluctuations de l’offre et de la demande sur le marché du travail. À l’époque où les syndicats étaient puissants, les niveaux des primes étaient établis avec davantage de souplesse, d’une année à l’autre et sur la base d’accords entre employeurs et syndicats. C’est à ce mode de fonctionnement que certains attribuent le mérite des faibles taux de chômage enregistrés au Japon.

D’après une étude du quotidien Nikkei, les primes distribuées cette année dans le secteur tertiaire, où la pénurie de main-d’œuvre est sévère, ont enregistré une hausse de 5,5 % par rapport à l’an dernier. C’est la première fois depuis 27 ans que ce chiffre dépasse les 5 %. Selon moi, les employés devraient en profiter pour réclamer que leurs primes augmentent encore plus cet hiver. Car en vérité, les travailleurs japonais sont trop laxistes en ce qui concerne leurs rémunérations. Les augmentations ne viennent pas toutes seules par l’opération d’une main invisible. La vraie question qui se pose est de savoir si les employés parviendront à agir solidairement pour faire entendre leurs voix.

(D'après un original en japonais du 2 août 2017. Photo de titre : les représentants de l’ensemble des syndicats de travailleurs de Toyota, en plein ferveur pour couronner la fin du shuntô, « l’offensive de printemps », une période de négociations entre les syndicats et les employeurs. Le 9 mars 2017, à Toyoda, préfecture d’Aichi. Jiji Press)