« Politique eugénique scientifique », avortement, et Loi de protection eugénique
Les pratiques eugéniques ont continué de plus belle, même après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elles ne faisaient d’ailleurs pas partie des crimes jugés lors du procès de Nuremberg. Et durant la période de dénazification menée par les Alliés après la chute du IIIe Reich, le fait d’avoir été impliqué dans des programmes eugéniques n’était pas considéré comme un motif de poursuites. Le seul changement notable a été la suppression des « tribunaux spéciaux d’hérédité ». Mais au moment même où la tristement célèbre politique eugénique des nazis prenait fin, d’autres pays s’apprêtaient à entrer dans l’ère des « mesures eugéniques scientifiques ». Et c’est le Japon qui a mis en œuvre ces idées avec le plus de zèle.
En 1940, les Japonais avaient suivi l’exemple de l’Allemagne nazie en se dotant d’une Loi nationale sur l’eugénisme qui autorisait les stérilisations forcées dans l’ « intérêt public » pour les personnes atteintes de handicaps mentaux héréditaires et d’autres pathologies d’ordre génétique. Mais ce texte avait été très mal accueilli par les habitants de l’Archipel en raison de l’importance que ceux-ci accordent traditionnellement à la famille et des risques de rupture de la lignée familiale qu’il comportait. Dans le même temps, le gouvernement impérialiste avait fortement encouragé les couples à faire davantage d’enfants si bien que la Loi nationale sur l’eugénisme a été appliquée sans grande rigueur ni conviction. À l’origine, elle contenait des clauses autorisant l’avortement à des fins eugéniques mais celles-ci avaient été supprimées. Et la Diète n’avait accepté de voter en faveur de la stérilisation contrainte dans l’intérêt public qu’après que le ministre en charge eut promis un moratoire sur sa mise en application. C’est pourquoi il y a eu un nombre relativement peu élevé de stérilisations, au total 538, dans le cadre de la Loi nationale sur l’eugénisme de 1940.
Mais après la défaite, les choses ont changé de façon radicale. La superficie du territoire national japonais a considérablement diminué et le contrôle de la démographie est devenu une préoccupation majeure dû au retour des Japonais stationnés outremer et à la multiplication rapide des naissances. Il en est allé de même pour la question des multiples viols perpétrés durant la période de l’immédiat après-guerre et de l’occupation. Tout ceci a suscité une forte demande pour un assouplissement des restrictions concernant l’avortement. La situation s’est pratiquement inversée par rapport à ce qui s’était passé avant et pendant la Seconde Guerre mondiale et c’est dans ce contexte que la Loi de protection eugénique a été adoptée.
La loi promulguée le 28 juin 1948 avait deux objectifs. Elle entendait d’une part améliorer la Loi nationale sur l’eugénisme de 1940 qui s’était avérée inefficace, en insistant sur la nécessité d’une « politique eugénique scientifique », et de l’autre, elle reconnaissait le droit à l’avortement en le légalisant pour la première fois. Elle a ensuite été révisée plusieurs fois, de façon à autoriser l’avortement pour des raisons économiques, puis à supprimer l’obligation d’examen préalable. D’après les données officielles, plus d’un million d’interruptions de grossesse ont été pratiquées chaque année à partir de 1950. Et les lois encore en vigueur concernant les avortements illégaux ont tout simplement été ignorées. Le Japon est devenu l’un des premiers pays au monde à légaliser l’interruption volontaire de grossesse et a fini par être qualifié de « paradis de l’avortement ».