Le club des protecteurs de baleines
Fort de sa connaissance de la situation au fil de nombreuses années, le représentant du gouvernement japonais a fait une proposition audacieuse, qu’on pourrait qualifier de proposition de la dernière chance, lors de l’assemblée générale de la CBI en 2018 au Brésil. Il s’agissait de faire coexister les deux groupes aux points de vue radicalement opposés sur la question de la protection des ressources baleinières. Dans cet objectif, deux sous-commissions ont été créées au sein de la CBI, l’une baptisée « commission de protection durable » (membres favorables à la chasse à la baleine) et l’autre « commission de protection » (membres opposés à la chasse à la baleine), qui soumettraient chacune leurs décisions à l’assemblée générale dans un esprit de respect mutuel. L’assemblée générale entérinerait ces décisions, sans adopter de position globale. De son côté, le Brésil, pays hôte et radicalement opposé à la chasse à la baleine, a émis une proposition qu’on pourrait qualifier de déclaration anti-Japon, la déclaration de Florianópolis annonçant l’évolution de la Commission baleinière internationale, qui se consacrera désormais à la protection des baleines. Au bout du compte, cette déclaration a été entérinée, et celle du Japon rejetée.
M. Morishita, qui présidait l’assemblée générale – un rôle confié au Japon pour la première fois en cinquante ans –, explique avoir constaté à cette occasion à quel point la CBI avait changé. Autrefois lieu de débat fondé sur les données fournies par la commission scientifique, la CBI est aujourd’hui sous la mainmise des nations opposées à la chasse à la baleine, qui forment en bonne entente un « club de protection des baleines ».
Lors de mes reportages, j’avais eu l’occasion de constater que les tensions étaient vives. Maintenant que même ces tensions n’existent plus, le Japon aura beau négocier, aucune porte de sortie n’est envisageable. On comprend qu’il n’existe aucune autre solution que le retrait de la CBI.
La tradition, un argument insuffisant
Le Japon aura sans doute bien du mal à trouver une oreille compatissante au sein de la communauté internationale sur la question de la chasse à la baleine. L’incapacité de l’Archipel à informer efficacement ses interlocuteurs est l’une des causes de son échec. Lors de mes reportages à la CBI, j’ai constaté que les conférences de presse du gouvernement japonais étaient réservées aux journalistes japonais et conduites entièrement en japonais. Les médias étrangers se plaignaient de voir leurs demandes d’interview du représentant japonais refusées. Dans le même temps, les représentants des nations et des ONG opposées à la chasse à la baleine répondaient volontiers à toutes les demandes d’interview. Rien d’étonnant, dans cette situation, que seuls les messages défavorables au Japon soient relayés.
Pourquoi le Japon, malgré les critiques internationales, continue-t-il à chasser la baleine ? Des explications rationnelles doivent être fournies. Se borner à répéter que « la chasse à la baleine est une tradition au Japon » est totalement insuffisant. Entre Occidentaux et Japonais, le poids des traditions est différent. Les Occidentaux évaluent les traditions à l’aune de l’époque actuelle, et s’ils considèrent qu’elles ne sont plus en phase avec notre temps, ils les abandonnent. Voilà pourquoi ils réfutent cet argument d’une simple phrase ; pour eux, la chasse à la baleine est une tradition barbare, un reliquat du passé pareil à l’esclavage et au seppuku (hara-kiri) qui n’a plus lieu d’être.
Il faut s’appuyer non pas sur la tradition, mais sur les différences de vision de la nature, du rapport entre humains et animaux, liées à la religion, qui existent entre Japonais et Occidentaux, pour expliquer précisément quel sens possède la chasse à la baleine pour les Japonais, en quoi elle définit l’identité et fait la fierté des régions qui la pratiquent depuis longtemps, par-delà les dimensions alimentaires et économiques. La question de la chasse à la baleine relève, en partie, de la guerre de l’information. C’est un problème susceptible d’affecter profondément l’image du Japon, et qui mérite sans doute que le gouvernement lui consacre une stratégie de communication élaborée par des spécialistes.