Le capitalisme de célébration
Dans son livre Nolympians : Inside the Fight Against Capitalist Mega-Sports in Los Angeles, Tokyo and Beyond (Nolympians: la combat contre les méga-sports capitalistes à Los Angeles, Tokyo et ailleurs vu de l’intérieur), le politologue américain Jules Boykoff passe en revue tous les liens qui rattachent le mouvement d’opposition aux jeux olympiques à la contestation sociale.
Le large éventail de mouvements politiques agissant aux États-Unis, depuis Black Lives matter jusqu’à #MeToo, est un reflet de l’injustice sociale qui règne dans ce pays sous forme de discrimination sociale et ethnique et d’oppression exercée par une classe. Les gens impliqués dans le mouvement d’opposition aux jeux olympiques semblent partager des points de vue similaires. À titre d’exemple, l’un des groupes qui soutiennent les adversaires japonais des jeux olympiques appelle à l’abolition de la discrimination contre les femmes. D’autres participants à la manifestation ont évoqué le nucléaire et le système de santé.
À propos du contexte actuel entourant les jeux olympiques, Boykoff emploie l’expression « capitalisme de célébration » et dit que le mercantilisme et le nationalisme exploitent à leur profit et à leur avantage la célébration que constituent les jeux. Il en a résulté, selon lui, une accélération des festivités qui a fait gonfler la bulle des jeux.
Dans le même temps, les jeux olympiques ignorent les victimes de la discrimination, les pauvres et les laissés pour compte. Peut-être est-ce bien là la réalité des jeux. En dépit des réductions de leur marge de manœuvre dues à la pandémie, les Tokyoïtes se voient infliger un événement extrêmement rentable pour le CIO mais qui n’accorde guère qu’un regard en coin aux récentes vagues de Covid-19. Dans son livre, Boykoff ne mâche pas ses mots :
« Le report des Jeux olympiques de Tokyo en raison du coronavirus expose au grand jour ce que les opposants aux jeux disent depuis longtemps. Les jeux olympiques réservent un traitement spécial à certaines classes aux dépens des autres. »
La disgrâce d’une religion mondiale
Cette citation n’est pas sans rappeler les propos de Ôshima Kenkichi, le porte étendard de l’équipe japonaise aux Jeux olympiques de Tokyo de 1964, publiés dans la revue d’athlétisme Gekkan rikujô kyôgi (mensuel d’athlétisme) en 1980, l’année du boycott des Jeux olympiques de Moscou :
« Les jeux olympiques sont une gigantesque organisation religieuse. La religion olympique voue un culte au concept universel de fair-play. »
Ôshima pensait que les jeux olympiques étaient une religion mondiale plus forte que le bouddhisme, le christianisme et l’islam, et que la croyance au fair-play est répandue dans le monde entier. La question se pose de savoir si les jeux d’aujourd’hui ont conservé ne serait-ce qu’une parcelle de cet esprit de loyauté. En vérité, on peut lire à l’article 6 de la Charte olympique : « La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Charte olympique doit être assurée sans discrimination d’aucune sorte, notamment en raison de la race, la couleur, le sexe, l’orientation sexuelle, la langue, la religion, les opinions politiques ou autres, l’origine nationale ou sociale, la fortune, la naissance ou toute autre situation. »
L’idée formulée dans cet article de la Charte ne constitue rien de moins que l’essence des jeux olympiques : la certitude que les gens du monde entier peuvent surmonter leurs différences et trouver un terrain d’entente. Telle est l’idée sous-jacente au message d’unité dans la diversité associé aux Jeux olympiques de Tokyo, et il est dommage que le sens de ce message n’ait pas été compris.
L’état d’urgence ayant été déclaré à Tokyo, il n’y a aucun spectateur dans aucune des épreuves qui se déroulent dans le grand Tokyo, à Hokkaidô et à Fukushima. Le relais de la flamme a évité les zones enregistrant un nombre élevé de cas de Covid-19 et des événements publics prévus sur tout le territoire national ont été annulés. Qu’attendons-nous de jeux olympiques amputés de leur éclat et de leur esprit festif ? Quel message les combats des athlètes véhiculent-ils ?
(Photo de titre : manifestants brandissant des pancartes lors de la manifestation de la journée d’opposition aux jeux olympiques qui s’est déroulée devant le siège du gouvernement métropolitain de Tokyo. AFP/Jiji)