Des syndicats où il y a « division » entre les travailleurs
La situation que nous venons de décrire s'applique aux syndicats-maison des grandes entreprises, dont les membres sont principalement des employés qui ont un contrat de travail permanent, mais celle de ceux qui y travaillent sans avoir de contrat de travail de ce genre, dont le nombre est de plus en plus élevé, ou celle des employés des petites et moyennes entreprises, est différente. La plupart des travailleurs qui appartiennent à ces catégories ne sont pas syndiqués, et quand ils le sont, ils appartiennent à un syndicat local (un syndicat qui regroupe des travailleurs d'une zone donnée, indépendamment de l'entreprise ou de l'industrie dans lesquelles ils sont employés). Ces syndicats locaux font de grands efforts pour représenter leurs membres et résoudre par la négociation avec leurs employeurs les problèmes que leurs membres peuvent rencontrer dans leurs entreprises, mais ils ne parviennent pas à attirer beaucoup des employés de ces industries ou de ces entreprises. C'est la raison pour laquelle il leur est difficile d'avoir recours à l'arme de la grève pour exiger une hausse collective des salaires. Il existe donc une « division » entre les travailleurs japonais sur le plan de leur organisation au sein de syndicats selon la taille de l'entreprise qui les emploie ou le type d'emploi qu'ils occupent, et c'est probablement un des facteurs qui empêche l'action collective et solidaire des travailleurs. Qu'à la différence de ce qui s'était passé pendant la crise économique des années 1970, il y ait eu très peu de grèves après le choc consécutif à la faillite de la banque Lehman Brothers, au moment où de nombreux travailleurs temporaires ont perdu leur emploi en raison de la baisse de la production des entreprises, une question perçue comme un problème au niveau de l'ensemble de la société japonaise, est symbolique de cette situation.
Des fonctionnaires qui n'ont pas le droit de grève
Il faut ajouter qu'au Japon les fonctionnaires n'ont pas le droit de grève, ce qui est probablement un autre facteur qui explique la maîtrise du nombre de grèves. Si la Constitution adoptée en 1946 après la défaite garantit aux travailleurs les droits du travail fondamentaux (droit d'organisation, droit à la négociation collective et droit de mener des actions revendicatives), le droit de grève de la fonction publique a été limité dans le cadre des mesures prises pendant l'occupation, et les fonctionnaires japonais n'en disposent toujours pas, qu'ils appartiennent à la fonction publique d'Etat ou territoriale, et quelle que soit leur catégorie (il existe deux catégories de fonctionnaires au Japon, les gengyô et les higengyô, les premiers étant considérés comme faisant partie du personnel de bureau et les autres comme personnel de terrain). Par le passé, des fonctionnaires ont décidé de faire grève, et il y a eu des actions en justice pour dénoncer cette limitation de leur droit à la grève comme inconstitutionnelle, mais les plaignants n'ont jamais obtenu gain de cause. Ces dernières années, particulièrement depuis le début du nouveau siècle, il n'y a pas eu de tentatives de grèves de fonctionnaires. Par ailleurs, la réforme de la fonction publique nationale que le gouvernement étudie actuellement inclut une révision d'une partie du principe de la fixation par la loi des conditions de travail des fonctionnaires d'État, y compris les salaires, ainsi que l'introduction d'un mécanisme de décision des conditions de travail fondé sur les négociations entre la direction et les représentants du personnel, mais elle ne comprend aucune orientation claire sur la restauration du droit de grève des fonctionnaires.
Cela explique pourquoi au Japon aujourd'hui, alors même qu'il est question de diminuer considérablement les salaires des fonctionnaires d'Etat, notamment pour garantir les fonds nécessaires à la reconstruction imposée par la catastrophe du 11 mars 2011, ces derniers ne font planer aucune menace de grève.
L'heure est venue de réviser la signification de la grève
Comme nous venons de le voir, il a très peu été question de grève au Japon ces dernières années. La situation actuelle — les difficultés que connaît l'économie japonaise, compliquées par la reconstruction après le séisme, et l'attitude avec laquelle un grand nombre de personnes supportent la situation en faisant bloc —, donne l'impression que certains syndicats craignent de rechercher une amélioration des salaires en choisissant l'arme de la grève. Mais ce dont il faut se souvenir, c'est que dans la lutte de printemps, lorsque des travailleurs des entreprises d'un secteur se mettaient en grève, leur but était de faire bénéficier l'ensemble des travailleurs des résultats qu'ils avaient obtenus, et que cela a fonctionné jusqu'à une certaine époque. En d'autres termes, même si une partie des syndicats seulement choisissaient la grève, ils la considéraient comme un moyen de parvenir à une amélioration des conditions de travail, qui étaient la base de la vie de nombreux travailleurs. Se fixer pour objectif des hausses des salaires du même ordre que celles de la période de forte croissance est peut-être difficile aujourd'hui. Mais il me semble que c'est précisément parce que nous traversons une époque difficile que la création d'une solidarité ouvrière adaptée à l'époque, entre les travailleurs permanents et précaires, ou du secteur privé et du secteur public, est importante, et que dans ce contexte, il est impératif de reconsidérer le sens de la grève.
(D’après un original écrit en japonais le 31 janvier 2012)