Le problème du fondamentalisme musulman 

NISHIMURA  Y a-t-il d’autres défis à relever en ce qui concerne l’identité régionale ?

PRINCE EL HASSAN  Si la région reste un lieu de conflit, cela encouragera la poussée des fondamentalismes de droite purs et durs, au pluriel. Il me semble que ces nouvelles écoles ­— telles que les talibans, Al-Qaïda et d’autres groupes encore répondant à différents noms, qui enlèvent et mutilent les gens — ne sont ni des écoles de jurisprudence musulmane ni des religions à part entière. L’Islam ne se conjugue pas au pluriel.

C’est pourquoi j’espère qu’au cours des dix années à venir le concept de consultation, notamment entre musulmans à la Mecque, va être pris au sérieux. Je souhaite que les musulmans, en consultation les uns avec les autres, parviennent à exprimer leur position sur les vraies questions d’aujourd’hui : la dignité humaine, le droit à la vie, la proscription de toutes formes de discrimination, etc.

Si nous continuons à être dirigés par des groupes politiques qui essayent en vérité de monter dans le train du Printemps arabe et de détourner l’agitation populaire au profit d’un projet idéologique, je pense que c’est à un avenir, non pas de coopération avec le reste du monde, mais bien plutôt de souffrance que la région se prépare d’ici une dizaine d’année.

Je pense que les conflits et les guerres qui sévissent depuis maintenant un siècle ont atteint la région dans ses forces vives. Il règne une atmosphère où chacun est convaincu d’avoir raison contre tous et chaque groupe de détenir le monopole de la vérité — vérité israélienne, vérité arabe, vérité non musulmane ou vérité propre à des gens dont la présence dans la région ne se justifie (reconnaissons-le) que par la volonté de vendre des armes ou de jouer avec le prix du pétrole. Cette attitude fait barrage à l’apparition d’institutions capables de dépasser l’incohérence que nous subissons depuis si longtemps.

C’est pourquoi il me semble important de trouver une formule faisant appel à des politiciens situés au sommet du triangle dont un côté est constitué par la pensée socio-économique et les deux autres par le droit humanitaire et la société civile. Cette combinaison peut, je l’espère, aider les gens qui conçoivent cette région en termes de statistiques à se convertir à une vision axée sur les êtres humains et leurs responsabilités.

NISHIMURA  Absolument. Je pense que l’aspect humain est de la plus haute importance, d’autant que la tendance à voir la région d’un point de vue strictement économique existe encore au Japon.

PRINCE EL HASSAN  À ce propos, j’ai remarqué qu’il y avait, dans le International Herald Tribune d’aujourd’hui (le 30 mai 2012, N.D.L.R.), un article de Peter Sutherland [EN] qui demandait que davantage de considération soit accordée à la « responsabilité humaine » dans le traitement du « déficit social structurel » dont souffre l’Europe. Par exemple, pourquoi le président du Conseil de l’Europe n’est-il pas élu par vote ? Pourquoi le débat public sur les politiques économiques se voit-il accorder si peu d’attention ?

Cela me ramène aux facteurs politiques, économiques et sociaux. Si c’est vrai pour l’Europe, je pense que les mêmes critères doivent s’appliquer à la région du Proche Orient. Ce n’est pas une question de dette nationale, de dette matérielle ; c’est du déficit de dignité humaine qu’il s’agit. Il importe de restaurer l’équilibre structurel, de façon à impliquer les gens dans leur propre destinée, que ce soient les jeunes, les femmes, ou les groupes de pression. Mais cela ne suffira pas.

Nous avons besoin d’un « modèle du mérite », si nous voulons que s’opère la transition vers une nouvelle identité plus humaine et participative, qui intègre notamment les jeunes, souvent très qualifiés, qui ont émigré par millions dans le monde entier — dans le cadre de ce qu’on a appelé l’« exode arabe ». Nous avons besoin de ce modèle du mérite pour leur permettre de s’impliquer dans la reconstruction de la région. Nous devons les écouter.

L’exemple japonais 

NISHIMURA  Pour finir, y a-t-il un autre message que vous aimeriez partager en ce qui concerne le Japon et l’Asie ?

PRINCE EL HASSAN  Nous sommes nombreux au Proche Orient à éprouver un respect sincère et une admiration fidèle pour l’éthique japonaise, parce que vous avez su marier l’empirique, le traditionnel et le moderne.

À cet égard j’aimerais insister sur ce que j’appelle la « formule de vérité » — c’est-à-dire la vérité envers vous-même, envers les autres et envers l’environnement socio-économique (ou l’environnement physique et humain). On peut y voir un facteur déterminant dans l’effort de reconstruction du Japon après le séisme et le tsunami du 11 mars.

Nous avons, bien évidemment, une idée du martyre qu’a enduré le peuple japonais pour avoir été la cible d’armes nucléaires pendant la seconde guerre mondiale. Vivant dans une région qui cumule l’inhumanité de l’homme envers l’homme et l’inhumanité de l’homme envers la nature, nous sommes confrontés à des guerres qui sont littéralement en train de ramener la région à l’état désertique. Il nous faut reconstruire un environnement pour les populations, un espace de vie où les gens puissent non seulement exister mais s’épanouir. Je pense que notre région peut tourner les yeux vers le Japon, pays géographiquement lointain mais doté du genre de perspicacité dont nous avons besoin.

(Interview effectuée an anglais le 30 mai 2012. Photographie gracieuseté de Nippon Foundation)