Quand les personnes handicapées changent la société

Dans son dernier livre, « Pourquoi les gens s’entraident », Watanabe revient, 15 ans après son premier ouvrage, sur les thèmes du handicap et de la société. Le temps qu’il a passé à le préparer a surpris les gens qui le connaissent.

En 2016, pendant qu’il y travaillait, Uematsu Satoshi, un ancien employé d’une institution pour handicapés de la ville de Sagamihara, dans la préfecture de Kanagawa, a tué à l’arme blanche 19 résidents de cet établissement et en a blessé 27 autres, considérant que les personnes handicapées n’avaient aucune valeur. Un drame que Watanabe Kazufumi n’a pas pu laisser de côté. À travers des interviews de sociologues et d’autres personnes qui avaient observé de près le meurtrier, Watanabe se demandait si beaucoup de gens ne partageaient pas quelque part un point de vue similaire à celui du meurtrier.

« Ce n'est pas une toute petite minorité qui voit les handicapés du même œil que lui. Sur Internet, beaucoup de gens se posent aujourd’hui crûment la question de savoir si ces personnes méritent de vivre et pourquoi une partie importante de l’argent des impôts payés par les contribuables doit être consacrée aux handicapés et aux personnes âgées. Mais le rôle des handicapés et des personnes âgées est-il seulement d’être aidé par les autres ? Au contraire, leur existence n’aide-t-elle pas à bien des égards notre société ? Moi par exemple, j’ai le sentiment d’être devenu ce que je suis grâce à M. Shikano. Et je suis convaincu qu’il y a beaucoup d’autres personnes en situation de handicap qui ont le même impact sur leur entourage. M. Shikano n’a jamais renoncé à son désir de faire en sorte que la société permette à toutes les personnes en situation de handicap, quelle que soit la gravité de celui-ci, de mener une vie normale en son sein. Voilà pour ces gens-là le véritable sens du mot "autonomie". »

Des élèves infirmiers suivent une formation d’aidant bénévole prodiguée par M. Shikano. Watanabe Kazufumi est la cinquième personne à partir de la gauche dans la rangée du fond. (© Takahashi Masayuki)

« Au départ, "autonomie" signifie "pouvoir vivre seul, sans l’aide des autres". Mais M. Shikano a inversé le sens de ce terme en lui donnant la définition suivante : "décider moi-même de la manière dont je veux vivre, et rechercher ouvertement à cette fin le soutien des autres et de la société". Au Japon, ne pas importuner les autres est une norme sociale forte. Je crois qu’il y a parmi les valides, beaucoup de personnes isolées parce qu’elles sont incapables de demander de l’aide, et de parler aux autres de leurs problèmes et leurs souffrances. »

« M. Shikano a changé la vie de ceux qui l’ont connu car son caractère, qui pouvait être perçue comme centré sur lui-même, les a marqués. Et comme beaucoup de personnes handicapées participent aujourd’hui à la vie de leur communauté, les villes ont beaucoup progressé pour s’adapter à leurs besoins, comme les services de soins à domicile ou les ascenseurs dans les gares…  Les jeunes, ne garderont pas la bonne santé éternellement. Un jour, ils ne pourront plus tout faire tout seul. Et lorsque cela arrivera, je suis convaincu qu’ils comprendront que tous ces progrès sont précieux. »

L’héritage de Shikano Yasuaki

Trois publications en 15 ans… Pour un écrivain talentueux, voilà un rythme qui surprend par sa lenteur. Mais il faut du temps pour mener des recherches soignées et créer des relations de confiance avec ses interlocuteurs. Watanabe Kazufumi a pour principe de financer seul cette étape de son travail, et c’est la raison pour laquelle il gagne aussi sa vie en travaillant comme rédacteur anonyme.

« Il y a énormément de sujets sur lesquels j’aimerais écrire, mais j’ai envie pour mon prochain livre d’aborder à nouveau le thème de la province. En même temps, je m’intéresse aussi beaucoup au procès d’Uematsu, celui qui a tué 19 handicapés. Le social, les soins médicaux et l’aide aux personnes dépendants, constituent pour moi des thèmes permanents. »

Quand il était jeune, Watanabe Kazufumi était un pigiste ordinaire qui se demandait sur quoi il pourrait écrire. Sa rencontre avec Shikano Yasuaki a balayé ces interrogations, lui apportant des convictions inébranlables. Il est résolu à continuer à partager l’héritage de M. Shikano avec le plus de monde possible, et cela prendra le temps qu’il faudra.

(Article à l’origine écrit en japonais. Interview et texte : Itakura Kimie de Nippon.com. Photos : Hashino Yukinori de Nippon.com, sauf mention contraire)