Le côté obscur du capitalisme

De retour au Japon, alors qu’il feuillette un jour un magazine économique, il tombe sur une image qui l’interpelle : une photo du Smokey Mountain aux Philippines, un dépotoir entouré de bidonvilles. Troublé par cette scène, il recherche le problème des déchets et découvre avec stupeur la gravité de la situation à Agbogbloshie, un bidonville au Ghana. Chaque année, 250 000 tonnes de déchets électroniques en provenance des pays développés y sont déversés sur un terrain couvrant plus de 30 stades de football.

En juin 2017, il se décide à se rendre lui-même sur place. Ce qu’il y découvre alors est pire que tout ce qu’il a pu imaginer. L’eau des rivières est opaque et le ciel recouvert d’une épaisse fumée noire. La puanteur du plastique et du caoutchouc brûlés se mélange à celle des excréments d’animaux et de nourriture. Chaque respiration donne le vertige. Alors qu’il progresse dans les ordures avec un masque à gaz qu’il a pris avec lui du Japon, des « scavengers » (des récupérateurs gagnant leur vie en ramassant les ordures) commencent à lui crier furieusement dessus, lui demandant ce qu’il fait là.

Sa vie était peut-être en danger, mais s’il se laisse intimider et battre retraite, il sait qu’au fond de lui il retournera à sa vie d’avant, toujours vécue en demi-teinte. Il se résout donc à continuer de se rendre à la décharge les jours suivants.

Des personnes gagnant leur vie en collectant et vendant des métaux recyclables après avoir brûlé des déchets électroniques (©MAGO CREATION).
Des personnes gagnant leur vie en collectant et vendant des métaux recyclables après avoir brûlé des déchets électroniques (©MAGO CREATION).

Échangeant petit à petit avec ces hommes, il apprend à les connaître et découvre l’envers du décor de ce « cimetière des appareils électroniques ». Les fumées sont tellement riches en substances toxiques comme le plomb, le mercure, l’arsenic, le cadmium et les PCB que les personnes travaillant ici tombent gravement malades dès la trentaine passée. Ils sont rémunérés 3,5 euros pour 12 heures de travail par jour.

La décharge est recouverte d’appareils électroménagers (réfrigérateurs, micro-ondes), cartes électroniques, claviers d’ordinateur, consoles de jeux ou encore smartphones. Il trouve aussi des objets estampillés « Made in Japan ». Nagasaka voulait s’étrangler jusqu’à la mort face à cette réalité.

« Quand j’étais peintre de rue aux États-Unis et en France, j’achetais des smartphones, des tablettes et des produits de marque que je revendais au Japon. J’étais bouleversé à l’idée que j’avais vécu ma vie jusqu’à présent en échange de la leur. »

Nagasaka est ainsi témoin du côté obscur du capitalisme à Agbogbloshie. Il pensait avoir déjà observé les disparités créées par la société de consommation dans les ruelles des grandes villes, mais ce qu’il découvre au Ghana est sans comparaison. Il est directement confronté au fait que les pays développés jouissent d’une vie confortable grâce aux sacrifices des personnes ici.

Au terme de son séjour d’une semaine à Agbogbloshie, il déclare aux habitants qu’il rentrerait au Japon avec des déchets électroniques et qu’il en ferait des œuvres d’art. Il leur explique qu’il s’en servirait pour faire connaître au monde entier la situation à Agbogbloshie et que si les œuvres étaient vendues, il ferait construire une usine de recyclage. À ce moment, Nagasaka a ressenti que les aiguilles de l’horloge de sa vie commençaient à bouger.

Des masques à gaz livrés aux habitants grâce à la vente de ses œuvres (©MAGO CREATION).
Des masques à gaz livrés aux habitants grâce à la vente de ses œuvres (©MAGO CREATION).

Des objets d’art valant plus de 100 000 euros

En mars 2018, lors d’une exposition privée à Ginza, Ghana’s Son, une œuvre faite à partir de déchets représentant un garçon local, a été vendue pour 15 millions de yens (105 000 euros). Pourquoi une œuvre faite à partir de déchets à pu être vendue aussi cher ? Nagasaka pense que c’est le résultat de « l’inversion » de l’exploitation d’Agbogbloshie par les pays développés.

« Il existe une relation d’opposition entre la pauvreté d’Agbogbloshie et la richesse des pays développés. Si je créais une œuvre en me procurant des composants électroniques à Akihabara, cela n’aurait pratiquement aucune valeur. »

Ghana's Son (©MAGO CREATION)
Ghana’s Son (©MAGO CREATION)

Depuis, les dirigeants d’entreprise sensibles à l’évolution du temps ont remarqué que le travail de Nagasaka permettait de rendre visibles les ODD (Objectifs de développement durable). Ses créations sont vendues les unes après les autres à des prix allant de millions à des dizaines de millions de yens, parfois même des centaines de millions de yens. Le calendrier de ses expositions est déjà rempli pour les trois prochaines années.

« La raison pour laquelle je peux aujourd’hui gagner près d’un milliard de yens (7 millions d’euros) par an, alors que j’étais au plus bas de la société il y a quelques années à peine, est parce que je “tire parti” des sacrifices des habitants des bidonvilles. Il est donc naturel que j’investisse les bénéfices générés dans l’amélioration de leur environnement. La vente des peintures fait tourner l’économie et développe une culture qui enrichit le cœur des habitants. Elle permet aussi de corriger les problèmes environnementaux, mais également ceux liés aux droits de l’homme et du travail. Le capitalisme durable, un concept de circulation équilibrée de l’économie, de la culture et de l’environnement, est sous-jacent à toutes mes actions. L’objectif est de réduire les nombreuses inégalités existant entre pays développés et en développement. »

Nagasaka espère qu’un jour les matériaux ne seront plus gaspillés et jetés, et que par conséquent il ne pourra plus créer des œuvres à partir du « côté obscur » du capitalisme. Avec cet idéal en tête, il continue d’esquisser la vision d’un capitalisme durable à l’échelle mondiale.

Nagasaka avec l'une de ses créations
Nagasaka avec l’une de ses créations

(Photos : Hanai Tomoko, sauf mentions contraires)