Derrière l’accident, la cupidité
Mais ce point de vue est-il fondé ? À chaque fois qu’un accident se produit en Corée du Sud, les gens ressortent le dicton à propos de la nécessité de « réparer la porte de l’étable avant que la vache ne s’enfuit ». Et de fait, on peut constater qu’après l’accident du ferry, le premier ministre a donné sa démission, promesse a été faite de mettre à contribution le savoir-faire tant vanté de la Corée en matière de technologie de l’information pour améliorer les terminaux de passagers de ses ports, tandis que les membres de l’Assemblée nationale qui, pour des raisons partisanes, avaient fait obstruction au passage de diverses lois se bousculaient pour promettre des lois qui allaient améliorer le bien-être de la population. Derrière ces comportements se cache l’idée que le naufrage du ferry n’était qu’un accident fortuit, plutôt qu’un événement reflétant l’essence même de la société coréenne contemporaine. Cette attitude relève en fait d’une sorte d’auto-justification. Et c’est elle qui induit les Coréens à penser qu’un tel accident « n’aurait pas dû se passer » chez eux.
Mais cette façon de voir est une illusion. J’irais jusqu’à dire que la tragédie a mis en lumière le fondement même de la société coréenne. Certes, la culpabilité du propriétaire du Sewol est claire, pour avoir acheté un vieux navire et en avoir accru la capacité, mais ces agissements relèvent d’une attitude omniprésente dans la croissance économique coréenne, à tel point qu’on peut dire qu’elle en a constitué la formule. Au milieu des années 1970, le président de Hyundai Construction — qui, de société de capital-risque qu’elle était à l’époque, est devenue le géant mondial d’aujourd’hui — a décidé, au mépris des modes de transport maritimes recommandés, d’utiliser des chalands pour expédier d’énormes poutres en acier depuis la Corée jusqu’au port saoudien de Jubail, où cette entreprise était impliquée dans un projet de construction. À l’époque, les Coréens en ont tiré de la fierté. Cet acte « héroïque » bafouait les procédures inscrites dans les règlements de sécurité et les manuels techniques, mais l’idée qui prévalait était que « tout est bien qui finit bien ».
Et c’est précisément cette mentalité qui a conduit au naufrage du ferry. En ce sens, un grand nombre de navires coréens à passagers, et pas seulement le Sewol, réunissaient toutes les conditions pour subir une catastrophe d’ampleur similaire. Dans la liste de ces conditions figurent non seulement les marins et les officiers chichement payés et les canots de sauvetage inutilisables, mais aussi le fait qu’un navire transportant trois fois sa charge maximale ne peut pas retrouver son équilibre une fois qu’il l’a perdu. Les conditions nécessaires de la catastrophe ne se réduisent pas à des déficiences techniques : au cœur du problème se trouve la question de la cupidité. La cupidité d’une poignée de gens associés au Sewol les a conduit à apporter des « améliorations » illégales au navire, et l’empressement à satisfaire cette cupidité a entraîné la perte d’un grand nombre de vies en mer. En vérité, ce genre d’accident était tout à fait susceptible de se produire en Corée du Sud.
Les deux visages de la société coréenne
Parmi les nombreux traits qui sont davantage inscrits dans les mentalités au Japon qu’en Corées figure l’idée qu’un échec est aussi une occasion d’apprendre. En ce qui concerne les relations entre les deux pays, on pourrait dire que le Japon a été le « gagnant », historiquement parlant, tandis que la Corée était du côté perdant. Et pourtant, si vous entrez dans une librairie du pays « vainqueur », vous trouverez des ouvrages traitant des échecs du passé, alors que ces études sont totalement absentes des étagères des libraires du pays perdant. L’explication de ce phénomène est, semble-t-il, à chercher dans le complexe d’infériorité des Coréens et l’antipathie que leur inspire l’idée de défaite. Plutôt que de s’attarder sur leur histoire jalonnée de défaites, les habitants de cette rude péninsule ont choisi un mode de vie propice à la poursuite de leurs ambitions. En d’autres termes, ce sont les résultats qui comptent à leurs yeux bien plus que les moyens pour y parvenir. En témoigne cette remontrance que les parents coréens ont l’habitude de faire à leurs enfants : « Si les choses telles qu’elles sont ne te plaisent pas, réussis à n’importe quel prix. »
D’après certains universitaires japonais qui se sont penchés sur cette caractéristique culturelle, l’adverbe coréen pali-pali (vite !) est emblématique de ce peuple et de ses comportements. Mais ce n’est qu’à moitié vrai. Cet adverbe ne rend compte que de l’aspect superficiel d’une action, pas de sa logique interne. Pour l’aspect logique, c’est au mot dae-chung dae-chung qu’il faut se référer. Il désigne une façon de faire « pour la forme ». Cette attitude de certains Coréens, qui consiste à avancer dans la vie en se contentant d’en faire juste assez pour satisfaire les autres, sur un mode dae-chung dae-chung, a conduit le journaliste coréen Kim Dae-jung, qui écrit pour le Chosun Ilbo, à dire que « bien que la vie physique [des Coréens] soit conforme à la modernité, leurs pensées et leurs actions restent pré-modernes ».
Je dirais que ce hiatus est le reflet d’un conflit entre deux aspects de la culture coréenne. L’équipage du Sewol, dont tous les membres ont été arrêtés au même titre que le capitaine, ne constituait pas un gang de monstres : il était composé de membres ordinaires de la société coréenne. Peut-être pourrait-on trouver dans leurs familles des employés de sociétés d’envergure internationale comme Samsung Electronics, ou une sœur aussi merveilleuse que la patineuse artistique Kim Yuna. Leur ignorance criminelle des règlements et de l’éthique professionnelle, de même que leur inexpérience et leur lâcheté, ont été projetées sous les feux de la rampe par l’accident, mais leur attitude dae-chung dae-chung s’observe également, certes sous une forme plus raffinée, dans le comportement des élites coréennes.