Attentats de Paris et remise en question des valeurs occidentales

Le mot « culture » a un champ sémantique très étendu. Et on peut considérer que du point de vue des valeurs, de la pensée et des croyances, la culture a joué un certain rôle dans les attentats de janvier et novembre 2015 à Paris.

Le 7 janvier 2015, deux djihadistes ont attaqué le siège du journal satirique Charlie Hebdo qui avait publié des caricatures entre autres du prophète Mahomet et avait suscité de ce fait de vives réactions dans le monde musulman – ainsi que des critiques en Europe pour ses positions antireligieuses. Le massacre qui en a résulté a été perpétré par une paire d’extrémistes. Mais on peut aussi y voir le résultat de l’affrontement entre la liberté de parole et d’expression qui fait partie des valeurs fondamentales de l’Occident et l’interdiction de représenter Dieu sous une forme figurée, prônée par les interprétations les plus strictes de l’Islam.

En octobre 2010, la France a adopté une loi prohibant le port du voile intégral (burqa) dans les lieux publics. Cette interdiction repose sur le principe fondamental de l’égalité des sexes, la burqa étant considérée comme une tenue que les femmes sont contraintes de porter ce qui constitue une violation des droits de l’homme. Mais ce point de vue contredit celui des adeptes de l’Islam pour qui ce vêtement est tout à fait normal par rapport aux enseignements de leur religion. L’attentat du 7 janvier 2015 peut donc être considéré comme une explosion de violence engendrée par des frictions d’ordre culturel.

Les attaques simultanées du 13 novembre 2015 ont quant à elles frappé de multiples cibles en tuant au hasard un grand nombre de citoyens ordinaires. Et elles ont été perpétrées par des membres de l’État islamique (EI) en représailles contre les frappes aériennes effectuées par la France en Syrie au mois de septembre 2015. Mais elles ont un point commun avec les épisodes sanglants de janvier dans la mesure où elles visaient des personnes vivant dans une société qui incarne les valeurs occidentales, et où elles ont été menées par des individus considérant l’usage de la violence comme légitime dans l’optique du fondamentalisme musulman.

Par ailleurs, les auteurs des massacres parisiens de janvier et de novembre étaient tous originaires non pas de contrées où l’Islam est la religion dominante mais de France, de Belgique et d’autres pays européens qui accordent une place prépondérante aux valeurs occidentales. Ce sont principalement des jeunes nés en Europe qui se sont laissés entraîner par des idées radicales et ont fini par se livrer à des crimes terroristes. Les attentats perpétrés aux États-Unis le 11 septembre 2001 ont été eux aussi commis par des extrémistes musulmans mais qui, contrairement à ceux de 2015 à Paris, n’étaient pas d’origine locale. La mondialisation a rendu la compétition sociale si féroce que les dispositifs de sécurité destinés à venir en aide aux laissés pour compte du système ont cessé de fonctionner correctement. Une partie de ces jeunes se sentent rejetés par la société en apparence prospère dans laquelle ils vivent, mais où aucun espoir ne leur est permis, et c’est pourquoi ils sont si facilement attirés par les idéologies radicales. C’est dans ce contexte que des valeurs faisant partie intégrante d’une culture ont été utilisées comme des « outils » pour pousser des jeunes à passer à l’acte.

La diplomatie culturelle, une arme à double tranchant

À l’heure actuelle, les grandes puissances déploient beaucoup d’énergie dans le domaine de la diplomatie culturelle et de la diplomatie publique. Les efforts consentis par chaque État pour attirer l’attention des autres pays visent davantage les citoyens ordinaires que les diplomates ou les organes gouvernementaux. En France, par exemple, c’est l’Institut français – un établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères et du Développement international – qui est responsable de l’action culturelle extérieure. Il est chargé non seulement d’encourager la diffusion de la langue et de la culture artistique de la France mais aussi de la faire connaître à l’étranger du point de vue des idées, de la science et de la technologie. Tokyo mène une politique du même ordre par le biais de la Fondation du Japon, une institution administrative indépendante placée sous la tutelle du ministère japonais des Affaires étrangères. Toutefois le budget et le personnel qui lui sont affectés sont nettement moins importants qu’en France.

Mais la diplomatie culturelle peut s’avérer une arme à double tranchant. Renforcer son influence par la diffusion de sa culture et la promotion de ce qui fait son identité – le soft power, littéralement le « pouvoir de convaincre », par opposition au hard power, c’est-à-dire la force militaire et les pressions économiques classiques – est une forme de diplomatie efficace. Mais si la stratégie mise en œuvre vise trop ouvertement à conforter la puissance politique d’un pays, elle risque d’avoir l’effet inverse et de lui nuire.

C’est ce que l’on observe lorsque d’anciennes puissances coloniales tentent d’imposer leur culture à des pays placés jadis sous leur coupe. La diplomatie culturelle de la France et d’autres États occidentaux a séduit les habitants des pays où elle s’est manifestée, et elle a indéniablement contribué à la diffusion à travers le monde de normes culturelles comme les droits de l’homme et la démocratie. Mais quand la transmission de ces valeurs se fait de façon trop insistante – ou qu’elle est jugée comme telle par la population locale – en raison d’un contexte historique colonial, elle peut provoquer une forte réaction adverse. Si cette insistance va jusqu’au recours à la force militaire, elle risque de susciter une opposition violente et de pousser certains vers la voie du terrorisme en signe de résistance. C’est un cas de figure que l’on ne peut pas exclure, même dans le cas du Japon.