Un film trop complexe ?

À la différence des films hollywoodiens, Dans un recoin de ce monde n’est pas le type de film qui connaît un succès immédiat. Au Japon aussi, sa notoriété s’est établie progressivement, grâce aux réseaux sociaux. À Taïwan, les films restent peu de temps à l’affiche ; si le succès n’est pas tout de suite au rendez-vous, ils sont très vite déprogrammés. C’est peut-être ce qui est arrivé à Dans un recoin de ce monde : il n’a pas eu le temps de trouver son public.

De plus, les Taïwanais ne sont guère friands de films au ton trop grave. Dans un recoin de ce monde se distingue par le décalage entre le dessin et le contenu traité, ainsi que par la tournure surprenante que prend l’histoire. Les dessins semblent être faits à l’aquarelle, les personnages sont attendrissants et l’histoire, dans sa première partie, plutôt amusante, contrairement à la deuxième partie. Bref, cela n’a peut-être pas plu aux Taïwanais qui préfèrent les intrigues sans détour. Cette remarque ne s’applique qu’au grand public, le film ayant connu un réel succès parmi les fans d’anime.

On peut aussi supposer que les Taïwanais ont peiné à se projeter dans ce film qui, à la différence des œuvres nippo-taïwanaises jusqu’à présent appréciées, ne se déroulait pas à Taïwan sous domination japonaise. À l’époque de Dans un recoin de ce monde, Taïwan faisait certes partie du Japon, mais la ville de Kure, dans laquelle l’œuvre se déroule, est peu connue, c’est indéniable.

Un lien à la fois proche et lointain

À Taïwan, le succès des produits japonais ne se limite pas aux anime. Mais dans ce domaine, les habitudes japonaises ont pris le pas et il n’est pas rare de voir les spectateurs rester jusqu’à la fin du générique, ce qui était autrefois impensable. Et c’est également vrai dans d’autres domaines de la vie quotidienne. La société taïwanaise dans son ensemble se tourne de plus en plus vers le Japon.

Néanmoins, le Japon et Taïwan, séparés par la mer, restent deux sociétés à la culture différente. En matière d’anime, ceux qui ont du succès au Japon ne sont pas tout à fait les mêmes qu’à Taïwan. En ce sens, les Taïwanais choisissent ce qu’ils aiment du Japon, peut-on dire. Pour prendre un exemple extrême, le film Godzilla Resurgence du réalisateur Anno Hideki, acclamé au Japon par la « génération Évangelion », du nom de l’anime du même réalisateur, n’a rencontré à Taïwan qu’un maigre succès, disparaissant des écrans au bout de trois semaines.

Taïwan continuera sans doute à se rapprocher du Japon, à partager des valeurs de plus en plus communes. Mais les Japonais ne doivent pas oublier qu’au fond, Taïwan appartient à une autre culture. Ce serait une erreur d’imaginer que les œuvres qui ont du succès ici en auront forcément là-bas.

(Adapté d’un texte oiginal en japonais. Photo de titre : ©Fumiyo Kouno/Futabasha/Konosekai no katasumini Project)