Un dispositif défectueux
L’avocat Oie Kôsuke, spécialiste du travail des étrangers, exprime des doutes quant à la légitimité de la réaction de l’entreprise. « Il reste à établir si son comportement méritait une sanction au titre de la réglementation en vigueur et, si tel était le cas, si le renvoi immédiat constituait la sanction adéquate, or ces deux questions sont problématiques », dit-il. On a du mal à admettre que l’usage de son propre téléphone soit un signe flagrant de comportement criminel.
Lorsque j’ai contacté l’entreprise, un représentant m’a répondu que « en l’occurrence, l’usage du téléphone portable n’était pas fondé sur des raisons acceptables dans les limites indispensables des obligations professionnelles », avant d’ajouter que ce n’était pas le seul motif du licenciement. Mais l’entreprise a refusé de m’exposer l’arrière-plan de la décision ou les raisons spécifiques du licenciement, en se réfugiant derrière l’obligation de protéger les informations personnelles.
Un autre représentant m’a dit que l’entreprise avait soumis un rapport sur cet incident à un comité de gestion indépendant où figuraient des représentants tant du gouvernement métropolitain de Tokyo que des ministères et agences concernés du gouvernement central. Il se trouve toutefois que le rapport ne contient aucune référence spécifique à quoi que ce soit qui puisse constituer un délit. Il ne mentionne que le téléphone et le porte-monnaie d’enfant. Le comité n’a rien fait pour remédier à ce problème et l’un de ses membres a donné raison à l’entreprise en déclarant qu’« il s’agit d’une activité où l’opinion du client est la seule chose qui compte ».
L’emploi de Keevee tombait dans le cadre d’un dispositif visant à intégrer du personnel domestique étranger au sein de la main-d’œuvre japonaise dans des zones stratégiques spéciales sélectionnées à cette fin. Ce dispositif a été présenté par le Premier ministre Abe Shinzô comme un moyen de venir en aide aux femmes ayant une vie professionnelle active.
En septembre 2015, une loi est entrée en vigueur qui autorisait les sociétés de services domestiques à embaucher des travailleurs étrangers sur la base de contrats à durée déterminée pour une période maximale de trois ans et à proposer leurs services au sein des zones sélectionnées. Le comité de gestion est chargé de l’approbation et du suivi des entreprises relevant de ce dispositif, au titre duquel ont été embauchés plus de cent employés philippins, qui travaillent actuellement dans les préfectures de Tokyo, Kanagawa et Osaka, où se trouvent les zones spéciales.
À Hong Kong, à Singapour et au Moyen-Orient, où les employés domestiques sont autorisés à vivre chez leurs employeurs, de nombreuses affaires relevant des droits de l’homme ont été signalées, telles que mauvais traitements ou surcharges de travail entre les quatre murs des résidences privées. Les travailleurs des zones spéciales du Japon bénéficient quant à eux de contrats de travail et n’ont pas le droit de vivre dans les maisons où ils travaillent. Le dispositif en vigueur leur garantit en outre des salaires au moins équivalents à ceux de leurs homologues japonais, ce qui a fait dire au superviseur de la zone spéciale de Tokyo que leurs droits sont hautement protégés. Le lancement de l’initiative à Tokyo l’an dernier a été salué par des manchettes optimistes, telles que celle du Yomiuri Shimbun qui qualifiait les employés entrant au Japon d'« équipe de secours » pour les ménages.
Il n’en reste pas moins que le cas de Keevee montre clairement que le dispositif japonais n’est pas parfait.
Pour commencer, il est en fait impossible pour les employés de maison étrangers de changer d’emploi à l’intérieur du Japon, si bien qu’ils se trouvent à la merci des sociétés qui les emploient et que leurs droits sont facilement bafoués, tout comme ceux des « stagiaires techniques ».
Les dispositifs d’accompagnement manquent également d’efficacité. Les sociétés qui recrutent des travailleurs étrangers sont censées leur communiquer une liste de numéros verts et de services de consultations, en leur distribuant des autocollants comportant des informations détaillées sur les contacts à prendre. La société de Keevee affirme qu’elle lui a remis ces documents pendant sa formation, mais la Philippine ne se souvient pas avoir reçu le moindre autocollant, ce qui explique qu’elle n’ait pas songé à prendre contact avec un service d’assistance quand elle a été licenciée. L’obligation d’informer pleinement les employés, pour le moins, n’a pas été correctement respectée.
La professeur Suzuki Eriko est spécialiste de la politique d’immigration à l’Université Kokushikan. Elle déclare que, compte tenu de la vulnérabilité de Keevee, le comité de gestion se devait de prendre des mesures concrètes pour bien comprendre la situation, et notamment la convoquer pour une audition dès que ses membres ont eu vent de cette affaire.