La transition vers un autre sexe

C’est à cette époque que Tang, qui rechignait à l’idée qu’on puisse enfermer les gens dans des catégories, prit la décision de se libérer des barrières dressées entre les genres. Née de sexe masculin et prénommée Zonghan avant d’adopter le prénom Autrijus pour les langues occidentales, Tang décida de changer de sexe pour devenir femme à l’âge de 25 ans. Elle prit alors le prénom de Feng, ou « Audrey » en anglais, plus ambigu en termes de genre. Audrey est le premier ministre transsexuel dans l’histoire de Taïwan, et la case « sexe » du registre des ministres porte à son nom la mention « aucun ».

Ceci étant, quel effet cela fait-il à ses parents que d’avoir une fille transsexuelle ? L’un comme l’autre disent qu’ils sont de tout cœur avec elle tant qu’elle est heureuse. Être le père ou la mère d’une génie exige un amour et une tolérance sans limites !

Audrey a donc rencontré le succès en suivant un chemin qui n’a rien de conventionnel, et cette expérience l’a conduite à penser que, quelle que soit la place qui revient à la règle de la majorité dans la démocratie, les sociétés n’en ont pas moins besoin de dispositifs permettant aux minorités respectueuses des lois d’exercer une influence.

Faire entendre les voix des minorités

Après être devenue ministre taïwanaise du numérique, Tang a créé une plateforme d’expression de l’opinion publique sur la politique du gouvernement, et demandé aux Taïwanais de proposer des idées susceptibles d’être mises en application. La plateforme qu’elle a créée brise les barrières entre le gouvernement et le peuple et reflète véritablement les opinions de la société sur ceux qui la gouvernent.

Taïwan, qui est un État soucieux de l’environnement, a totalement interdit les pailles en plastique en juillet 2019. À l’origine de l’interdiction, on trouve une proposition faite sur la plateforme de Tang par un écolier de 16 ans. Approuvée par 5 000 personnes, l’idée a été inscrite dans la loi par l’Administration taïwanaise de protection de l’environnement.

Taïwan est par ailleurs célèbre pour son thé aux perles de tapioca, et les Taïwanais consomment chaque année un milliard d’exemplaires de cette boisson. L’interdiction des pailles en plastique représentait donc une véritable révolution dans les mœurs des consommateurs, et elle est le fruit d’une proposition émise par un adolescent sur la plateforme de Tang.

Les pressions exercées par la Chine continentale ont longtemps maintenu Taïwan à l’écart de la communauté internationale. Audrey a alors conçu un instrument permettant à Taïwan de participer numériquement aux réunions des Nations unies. Grâce à cet outil, qui fait appel à la technologie et à la diplomatie, les voix des citoyens taïwanais peuvent désormais se faire entendre dans le monde entier.

Sa position de ministre d’État n’empêche pas Audrey de dire qu’elle n’a pas de secret et n’érige aucune barrière. Elle met en ligne des comptes rendus de toutes ses réunions. Lorsqu’elle participe à une réunion politique, il lui arrive souvent de taper en temps réel sur son ordinateur une douzaine de pages de compte rendu, qu’elle publie dès que la réunion est finie.

Tous les mercredis, Audrey ouvre son bureau au public. Toute personne, quel que soit son âge ou sa situation, qui a une proposition à faire au gouvernement, peut prendre rendez-vous pour en discuter. Le soir, elle tient des réunions avec des groupes d’experts taïwanais et étrangers, et organise des rassemblements de gens créatifs. On y sert à manger et à boire, et les débats animés se prolongent parfois jusque tard dans la nuit.

En diverses occasions, j’ai vu Audrey tenir tête à des interviewers célèbres et pugnaces. Son esprit vif et aiguisé, couplé à son talent pour présenter les informations de façon ordonnée, font qu’en règle générale la discussion tourne en la défaveur de l’interviewer en moins de 10 minutes.

Les bienfaits du sommeil

Après 25 minutes de travail, Audrey fait toujours une pause de 5 minutes. Tous les soirs, elle efface la totalité de ses emails et ne laisse rien sur sa liste des « choses à faire ». Le secret de son maintien en bonne santé, dit-elle, c’est de toujours veiller à s’accorder huit heures de sommeil, aussi occupée soit elle.

« Je m’endors en réfléchissant au problème sur lequel je travaille. Le matin quand je me réveille, j’ai trouvé une solution », explique-t-elle, en observant que le sommeil calme le cerveau et apporte l’inspiration.

Autre source de bien-être, la séance de 45 minutes qu’Audrey a chaque semaine à une heure précise avec un psychiatre en France. Cette routine, qui fait penser au jogging quotidien du romancier japonais Murakami Haruki, lui procure une « désintoxication » qui lui garantit d’être toujours au mieux de sa forme.

(Photo de titre : Audrey Tang expose le concept de « gouvernement ouvert » lors d’un événement qui s’est tenu à Séoul en avril 2017. © Yonhap News/Aflo.)