Les deux grands types de mots discriminatoires

À l’heure actuelle, on considère qu’il existe deux grands types de mots discriminatoires ou insultants. (En fait, certains mots n’entrent dans aucune des deux catégories, ce qui complique encore les choses.)

Le premier type regroupe des termes qui ont été utilisés à des fins discriminatoires ou en tant qu’insulte au cours de l’histoire et ont de ce fait une connotation clairement péjorative. Dans les langues comme le chinois ou le japonais où chacun des caractères utilisés dans un mot a souvent un sens bien précis, les expressions de ce genre sont faciles à repérer et à identifier.

Quand la Chine dominait l’Asie de l’Est, elle se considérait comme le centre du monde et elle traitait les pays voisins comme des inférieurs du point de vue culturel. Elle se qualifiait elle-même de « pays du milieu », de « grandeur sublime » d’« empire céleste » et de « pays de l’étiquette » tout en parlant des autres États en tant que « barbares » ou « territoires de l’extérieur ». Les peuples qui vivaient aux quatre points cardinaux de l’« empire du Milieu » étaient appelés respectivement « barbares de l’Est », « brutes de l’Ouest », « sauvages du Sud » et « bêtes du Nord » et leur nom était souvent transcrit avec des caractères dépréciatifs ayant le sens de « bête sauvage » ou d’« esclave ».

À l’époque moderne, la Chine a été envahie par les grandes puissances occidentales et elle a souvent eu recours au mot « barbare » (夷,  yi) pour les nommer. Pendant la Seconde Guerre sino-japonaise (1937-1945), les Chinois traitaient l’Archipel de « petit Japon » (xiao riben, 小日本) et ses habitants de « démons japonais » (riben gui zi, 日本鬼子). 

À Taïwan, les Hollandais étaient considérés comme des « barbares à cheveux rouges » (hongmaofan, 紅毛番) et les populations indigènes de l’île  comme des « sauvages » (fanren, 蕃人). Ce type de discrimination verbale existe aussi au Japon où l’on désigne sous les noms de eta (穢多), littéralement  « pleins de souillures  » et  de hinin (非人), littéralement « non humains », les membres des classes les plus basses de la société.  Le caractère discriminatoire de ces termes ne fait aucun doute. À l’époque ancienne,  les Japonais par ailleurs ont utilisé, à l’instar des Chinois, l’idéogramme dépréciatif « barbare » (夷) pour qualifier les Emishi ou Ezo (蝦夷), c’est-à-dire les populations indigènes, probablement les ancêtres des actuels Aïnous, qui vivaient dans le nord de l’Archipel, aux confins de l’empire nippon.

Bien entendu, les Chinois d’aujourd’hui ne qualifient plus les Occidentaux de « barbares » ou les habitants de l’Archipel, de « diables japonais ». Mais la langue chinoise contient toujours toutes sortes de termes discriminatoires. Dans le chinois parlé à Taïwan, on qualifie les transgenres de « monstres humains » (renyao, 人妖) et les hommes efféminés de « bouche de fille » (niangniang qiang, 娘娘腔). Il fut un temps où les personnes handicapées étaient traitées de « ratés » (canfei, 残廃) et la lèpre (maladie de Hansen) de « folie magique » (mafengbing, 麻瘋病). Mais aujourd’hui, on emploie des expressions plus appropriées composées d’idéogrammes neutres comme « personne avec un handicap physique ou mental » (shenxin zhang’ai renshi, 身心障碍人士), ou une translittération de « maladie de Hansen » (hanshengbing, 漢生病).

Le second type de mots discriminatoires ou insultants est plus difficile à cerner en raison des caractères auxquels il fait appel. Mais l’usage qui en a été fait au cours de l’histoire ne laisse aucun doute à leur sujet.

Autrefois en Chine, on qualifiait les homosexuels d’« amants de même sexe » (tongxinglian, 同性恋) et les transgenres de « personnes ayant changé de sexe » (bianxingren, 変性人). Ces deux expressions étaient transcrites avec des caractères sans connotation péjorative. Mais elles n’en étaient pas moins corrompues parce qu’utilisées dans des contextes discriminatoires. Elles ont donc été remplacées par « homosexuel » (tongzhi, 同志) et « transgenre » (kua xingbie, 跨性別). De la même façon, le mot « travailleur du sexe » (xing gongzuo zhe, 性工作者) s’est substitué à celui nettement offensant de « prostituée » (changji, 娼妓). Les caractères des termes d’origine n’avaient pas a priori une connotation discriminatoire, mais on ne peut pas ignorer l’usage insultant qui en a été fait.

Il y a bien entendu quantité d’exemples de ce genre dans la langue japonaise. Notamment homo (ホモ, gay), rezu (レズ, lesbienne) et okama (オカマ), un terme dépréciatif appliqué aux femmes transgenres, aux travestis ou aux hommes efféminés. À première vue, il semble impensable que le seul fait de supprimer la syllabe finale du mot anglais « lesbian » (rezubian, レズビアン) pour le tranformer en rezu (レズ) soit en lui-même offensant. Mais on ne peut pas passer sous silence l’emploi qui en a été fait dans l’expression rezu porn, c’est-à-dire « lesbiennes porno ». C’est sans doute pour des raisons du même ordre que l’on considère mekura (めくら), littéralement « yeux noirs » et oshi (おし), muet ou sourd-muet, comme des termes dépréciatifs.