Le rôle du travail manuel et de la recherche active

« Rebooting Memories » est une collaboration entre l’IA et le travail manuel. Tout d’abord, l’équipe utilise un système d’intelligence artificielle qui se base sur environ 2,3 millions de photos monochromes et couleur pour coloriser les photos automatiquement. Si l’IA rend habilement les couleurs naturelles comme la peau, le ciel, la mer et les montagnes, elle est bien moins efficace pour tout ce qui est artificiel, comme les habits ou les véhicules. Puisqu’elle délaisse les éléments qui manquent de naturel, une autre partie de la tâche doit être effectuée à la main en se basant sur les commentaires des survivants, les archives, et l’apport des réseaux sociaux. Ce travail demande beaucoup de temps et d’effort, et cela peut prendre plusieurs mois pour finir une seule photo.

« Les périodes de l’avant-guerre et de la guerre ressuscitées à travers l’IA et les photos colorisées » (AI to karâka-shita shashin de yomigaeru senzen, sensô, aux éditions Kôbunsha)
« Les périodes de l’avant-guerre et de la guerre ressuscitées à travers l’IA et les photos colorisées » (AI to karâka-shita shashin de yomigaeru senzen, sensô, aux éditions Kôbunsha)

Tout ce travail aboutit en 2020 à un livre, « Les périodes de l’avant-guerre et de la guerre ressuscitées à travers l’IA et les photos colorisées » (AI to karâka-shita shashin de yomigaeru senzen, sensô, aux éditions Kôbunsha), une collection de 355 photos colorisées représentant cette époque mouvementée. Watanabe et son éditeur ont pris la décision de ne pas inclure des photos grotesques ou trop tragiques. Tout comme le réalisateur Katabuchi Sunao dans son film d’animation Dans un recoin de ce monde (2016), ils voulaient surtout mettre en avant la vie de tous les jours pendant la guerre, faisant ressortir par ce biais les ténèbres enveloppant ces existences qui semblaient heureuses jusque là.

Le projet comprend aussi des clichés pris par des photographes militaires américains au Japon, ainsi que des photos de Japonais dans des camps de prisonniers aux États-Unis. Niwata a tout particulièrement mis l’accent sur la recherche d’images montrant le point de vue des enfants, afin de saisir la façon dont la guerre s’était instaurée dans la vie des plus jeunes, comme les témoignages de Hamai et Takahashi sur le vécu de leur enfance l’avait démontré.

« La volonté de Niwata Anju, sa candeur, et la façon toute naturelle et inébranlable qu’elle a d’écouter ont beaucoup joué pour faire ressortir les souvenirs et les véritables sentiments des survivants » explique l’éditeur de Kôbunsha.

Une photo en particulier a fait parler d’elle

Le livre, publié en juillet 2020, a fait écho chez les lecteurs. Il devint rapidement un bestseller et cinq tirages ont été réalisés en un mois. Watanabe nous met quand même en garde : « les couleurs de ces photos ne sont pas les vraies couleurs. Nous avons tout fait pour être aussi fidèles que possible à la réalité, mais c’est encore loin d’être parfait. Ce livre démontre simplement le résultat de notre travail au moment de l’impression. »

Un épisode en particulier illustre bien la vérité de ses commentaires. La première et la dernière photos du livre montrent un jeune couple regardant la ville en ruines. La légende dit : « Le 5 août, 1946. Un an après le bombardement, on peut toujours constater les décombres de Hiroshima. Ce couple regarde vers le sud-est, à partir du grand magasin Fukuya de la rue Hatchôbori. »

	Un couple regardant la ville incinérée, en août 1946 (© Kyôdô News)
Un couple regardant la ville incinérée, en août 1946 (© Kyôdô News)

Watanabe a découvert cette image au Centre Wilmington College Peace Resource lors d’une visite aux États-Unis en 2016. Une fois colorisée, il l’a affiché sur Twitter le 6 août 2018, le jour commémoratif du bombardement de Hiroshima. La réaction a été extraordinaire : la photo a été reprise par les journaux, et suite aux articles, le professeur a reçu un courrier de l’agence de presse Kyôdô avec des détails sur le cliché en question. Selon la lettre, la photo aurait été prise par Kyôdô avant le 5 août 1946, et faisait partie d’une série de photos distribuées dans tout le Japon pour commémorer le premier anniversaire du bombardement et la fin de la guerre.

Le courrier expliquait aussi que le grand magasin Fukuya, démoli au moment du bombardement, avait ouvert une salle de danse bien avant le premier anniversaire du bombardement, espérant donner un coup de pouce à la revitalisation du quartier.

L’identité du couple restant inconnue, Niwata et Watanabe ont présenté l’image en tant que le symbole de la volonté des habitants de Hiroshima de reconstruire, et d’espérer des jours meilleurs.

Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là…

Peu après la publication de l’ouvrage de photographies, Kawaue Kiyoshi, un ostréiculteur à la retraite de 90 ans, vivant dans le quartier Minami de Hiroshima, a annoncé que le couple en question, c’était lui-même et la femme qu’il a épousée plus tard. Niwata n’a alors pas manqué de lui rendre visite ! Malheureusement, sa femme, Yuriko, était décédée en janvier 2020, à l’âge de 90 ans.

Niwata s’est mis au travail tout de suite, demandant des détails à Kawaue ainsi que son aide pour corriger les couleurs des vêtements et du paysage. Il a signalé que le terrain représenté sur la photo continuait encore de fumer, et qu’il était plus noir que sur l’image. Il a aussi expliqué qu’ils ne contemplaient pas la ville avec un sentiment d’espoir, comme se l’étaient imaginé Niwata et Watanabe : non, ils regardaient là où avaient été leurs maisons, pleurant les amis qu’ils avaient perdus lors du bombardement. Malgré la présence continue de ces blessures du cœur, Yuriko l’avait toujours soutenu, et ils s’étaient mariés cinq ans plus tard.

Version colorisée non corrigée. (avec l’aimable autorisation du projet Rebooting Memories)
Version colorisée non corrigée (avec l’aimable autorisation du projet Rebooting Memories)
La version colorisée corrigée grâce à la participation de Kawaue Kiyoshi. À gauchen Yuriko, qui deviendra sa femme (avec l’aimable autorisation du projet Rebooting Memories)
La version colorisée corrigée grâce à la participation de Kawaue Kiyoshi. À gauche, Yuriko, qui deviendra sa femme (avec l’aimable autorisation du projet Rebooting Memories)
« J’ai été très ému de revivre ces souvenirs de ma femme », dit Kawaue Tsuyoshi.  (© Niwata Anju)
« J’ai été très ému de revivre ces souvenirs de ma femme », dit Kawaue Tsuyoshi. (© Niwata Anju)

« Je pense que nous aurons de nouveaux témoignages. Nous les écouterons et continuerons à améliorer les photos » dit Watanabe. Le professeur et la jeune Niwata ont entrepris un voyage pour redécouvrir les couleurs du passé, sans doute un voyage sans fin.

(Photo de titre : Niwata Anju, à droite, et Watanabe Hidenori montrent la version publiée de leur projet « Rebooting Memories ». « Nous espérons voir ce livre publié en anglais, et d’autres langues aussi », disent-ils. Photo de l’auteur)