Après les catastrophes et la pandémie, le retour des jours extraordinaires
Ma vision des festivals a radicalement changé après le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon et le tsunami du 11 mars 2011, qui ont provoqué des dégâts considérables. Cet événement a fait peser une menace sur la vie ordinaire et paisible à laquelle le Japon était accoutumé, si bien que le pays a sombré dans un sentiment de réserve. J’ai dû, pendant une brève période, me préparer mentalement à la perspective de ne plus être en mesure de photographier des festivals avant un certain temps, mais des localités situées dans la région du Tôhoku ont annoncé qu’elles maintenaient leurs festivals d’été. Le fleuron de tous ces événements était le Hachinohe Sansha Taisai, célébré dans la ville de Hachinohe, préfecture d’Aomori. La décision de maintien a été prise pour permettre aux habitants des régions affectées par la catastrophe de prier pour que les festivals d’été les aident à se remettre du séisme et du tsunami. Obéissant au sentiment qu’une mission m’incombait en tant que photographe, je me suis rendu cette année-là dans la région pour couvrir les festivals pendant les mois de juillet et d’août.
J’ai photographié les participants aux festivals célébrés dans des localités qui avaient subi des transformations considérables du fait de la catastrophe, et mon appareil-photo a révélé l’émergence de leur enthousiasme. J’avais pour mission de montrer l’image de ce regain d’espoir aux gens que le destin de leurs voisins plongeait dans l’anxiété. Les festivals font partie des liens que les gens entretiennent avec leur région natale. Les festivals auxquels j’ai assisté dans chacune des localités où je me suis rendu représentaient des points reliés par des lignes qui, au bout du compte, les rattachaient à l’ensemble du Japon.
La pandémie de Covid-19 qui a commencé en mars 2020 a conduit à la décision de suspendre provisoirement les festivals prévus dans le pays tout entier. Quand cette suspension est entrée dans sa troisième année, les préoccupations quant à la pérennité des traditions portées par ces festivals se sont aggravées, et des divergences ont surgi un peu partout quant à l’opportunité de maintenir ou non les festivals. Quand les festivals ont repris — certes à une plus petire échelle qu’avant —, j’ai commencé à recevoir des invitations à en rendre compte avec mes photos, en insistant sur le fait que c’étaient des « événements complètement locaux ».
À mesure de la sortie du « nouvel ordinaire » au cours duquel nous devions éviter tout contact avec autrui, les jours de l’extraordinaire (hare) sont revenus. Les visages ont recommencé à briller et les gens se sont souvenus de la liberté associée aux carnavals. Nous avons réalisé qu’à l’origine les festivals ne se résumaient pas à une attraction touristique, mais qu’ils étaient surtout un moyen utilisé par les gens pour transmettre les traditions de leurs régions natales à la génération suivante.
Il y a certes bien des localités aux ressources limitées qui sont en train de perdre leur capacité de transmission des traditions liées aux festivals, du fait de l’exode rural affectant les régions où elles se trouvent et du vieillissement de la population. Néanmoins, il existe des cas où des jeunes gens qui ont quitté leurs villes natales et des personnes qui viennent de s’installer dans ces régions interagissent avec des habitants de longue date et insufflent une nouvelle vie dans les festivals traditionnels. Ces événements, qui ont un effet unificateur sur les gens et la terre, injectent de l’énergie dans les régions au niveau local. Je pense qu’on est en droit de dire que ce lien est une source de joie pour bien des Japonais.
Tant qu’il y aura des gens qui recherchent le genre de joie que procurent les hare, la diversité des festivals ne doit pas se perdre. Et je continuerai d’apporter l’aide que je suis en mesure de fournir avec mes photographies.
* Les dates données pour les festivals sont les jours où ils ont lieu au cours d’une année type.
(Photo de titre : Mikoshi-Shinkô, ou le transfert de la divinité, lors du festival Sannô qui se déroule au sanctuaire Hiyoshi dans la préfecture de Shiga)



