Le modèle familial conventionnel ne fonctionne plus

Ce qui ressort clairement de la réflexion qui précède, c’est que le modèle familial qui s’est répandu pendant la période de croissance consécutive à la seconde guerre mondiale a désormais atteint ses limites. Dans ce modèle, l’objectif est de s’enrichir en mettant à profit une division des tâches au titre de laquelle le mari consacre le plus clair de son temps à son travail tandis que l’épouse se charge de tenir la maison et d’élever les enfants. Nous assistons aujourd’hui à l’élargissement du fossé qui sépare les jeunes ayant réussi à fonder une famille modèle et ceux qui sont restés célibataires.

Pendant la période de croissance rapide (1955-1972), presque tous les jeunes hommes réussissaient à trouver un emploi régulier à plein temps. L’emploi à vie et les augmentations de salaire et promotions à l’ancienneté leur garantissaient une progression régulière en termes tant de revenu que de statut. Mais le premier choc pétrolier, survenu en 1973, a été suivi d’un déclin soudain de la croissance des salaires des jeunes travailleurs de sexe masculin. C’est alors que beaucoup de jeunes femmes, soucieuses de la vie qui les attendait après le mariage, ont décidé qu’il serait plus sage de ne pas s’engager sur cette voie tant que leurs futurs époux ne gagneraient pas plus d’argent. Ainsi s’amorça la tendance au mariage tardif. C’est parce que leurs parents avaient atteint un certain degré d’opulence et étaient ravis de les garder auprès d’eux que ces jeunes adultes ont été en mesure de rester sous le toit familial. Ainsi apparurent les premiers célibataires parasites. Dans le même temps, nombre de femmes mariées à des hommes dont les salaires piétinaient se mirent à travailler à temps partiel et réussirent ainsi à garder un train de vie prospère. L’entrée des femmes mariées sur le marché du travail s’en trouva accélérée. C’est alors que le modèle familial fondé sur l’enrichissement au travers d’une division des tâches selon les sexes commença à se fissurer. Il fit l’objet de petits aménagements, mais les perspectives de la famille conventionnelle s’assombrirent encore dans la seconde moitié des années 90. Aux alentours de 1997, année de la crise monétaire et financière en Asie, il y eut une soudaine prolifération des travailleurs précaires appelés freeters — des jeunes qui alternaient « librement » emplois temporaires et périodes de chômage. L’économie traversait alors une dure période d’adaptation structurelle et nombre de jeunes gens n’arrivaient pas à trouver un emploi régulier. Comme ceux qui étaient recrutés pour des postes à plein temps continuaient de bénéficier de l’emploi à vie, les disparités allèrent en s’aggravant entre employés réguliers et irréguliers des entreprises. Alors que les premiers pouvaient se permettre de fonder une famille basée sur la division conventionnelle des tâches selon les sexes, les revenus des seconds ne leur permettaient pas de subvenir correctement aux besoins d’un foyer avec épouse et enfants. C’est ainsi, nous l’avons vu, que s’instaura le déclin du taux de mariage et du taux de fécondité.