Les réformes à caractère « implicite » du Japon

L’observation du cas du Japon comparativement à la Corée du Sud fait apparaître deux points caractéristiques.

1. Une réforme de la politique familiale à caractère implicite et parcellaires

Au Japon, la politique familiale n’a jamais emprunté une modalité explicite et globolisante comme en Corée du Sud. On peut au contraire dire que le Japon a favorisé les réformes de caractère institutionnel, parcellaires, et basées sur le non-dit et l’implicite.

Il y a certes une raison historique derrière le fait que le Japon a préféré éviter de mettre en place un politique familiale à caractère explicite, ce qu’a fait la Corée du Sud : il s’agissait d’éviter tout rappel à la politique nataliste pendant la guerre et à son slogan « Faites des enfants ! Multipliez ! ». Il faut remarquer en outre que le Japon n’a pas fait comme la Corée du Sud l’expérience d’une évolution drastique. Par conséquent, il ne s’est pas produit de situation où la question de la politique familiale est devenue un thème de débat politique, porté par la conscience d’un problème urgent. Il en est résulté que seule la baisse de la fécondité a émergé comme question politique. Si la politique familiale japonaise peut être qualifiée de parcellaire, voire individualiste, c’est justement parce que les différentes mesures : « Aide à la garde des enfants », « Lutte contre la baisse de la natalité », « Soutien au développement de la prochaine génération », «Promotion de l’égalité professionnelle entre hommes et femmes », « Soutien aux familles monoparentales », « Promotion d’un équilibre vie privée / travail »… n’ont pas été liées organiquement par une politique familiale globale et cohérente, à la différence de la Corée du Sud.

D’autre part, ces mesures de politique familiale sont de caractère « implicite » ou « tacite » dans le sens où on ne peut prétendre qu’un débat global sur l’image de la famille comme prémisse majeure à leur mise en place ait émergé de façon active au Japon. Au contraire, le débat social pour une révision de l’image de la famille est restée en suspens depuis les années 1990, en conséquence de quoi les diverses réalités familiales actuelles ne se sont pas autonomisées de l’image tacite de la famille, basée sur le modèle : « Les hommes travaillent, les femmes s’occupent des enfants, font le ménage et s’occupent des vieux parents qui vivent à la maison », ou « Les hommes travaillent, les femmes apportent un complément en travaillant à mi-temps, font le ménage et élèvent les enfants ». Cette vision implicite de la famille n’étant pas mise en débat, les mesures qui visent des groupes différents, comme « l’aide à la garde des enfants » ou « le soutien aux familles monoparentales » sont simplement empilées individuellement, de façon parcellaire.

2. Une appréhension psychologiste des besoins éducatifs

Au Japon, les années 2000 ont vu « le stress de l’éducation des enfants », « l’angoisse de l’éducation des enfants » devenir un véritable problème social. Le débat sur la nécessité d’une aide pour résoudre cette angoisse est devenu majeur. D’autre part, les infrastructures socio-économiques de soutien à l’éducation des enfants des familles pauvres ou à faibles revenus ont eu du mal à se rendre visibles. Au contraire, l’emphase a plutôt porté sur comment adoucir la charge et soutenir agréablement l’éducation des enfants des classes moyennes, bien plus que d’étendre ce soutien aux familles à faibles revenus, telle est l’autre caractéristique de la « politique familiale » au Japon.

En supplément de ce qui précède, il me paraît important de noter que les rapports et la distance qu’entretiennent les mouvements citoyens (les organisations non-gouvernementales), les universitaires, et les politiques sont différents au Japon et en Corée du Sud. Au Japon, la distance entre recherche académique et sphère politique est plus large qu’en Corée du Sud. Il est exceptionnel qu’un chercheur participe à une assemblée délibérante, ou aborde son sujet d’étude sous son aspect politique en établissant une coopération systématique entre un domaine académique, les politiciens professionnels, les organisations de terrain intéressées et les mouvements citoyens avant l’élaboration d’une loi et l’implémentation de mesures concrètes.

Pour une politique familiale spécifiquement japonaise

Dans la situation actuelle de marasme aggravé, si le Japon devait faire face à une évolution drastique de la famille comparable à celle qu’a connue la Corée du Sud dans les années 2000, comment devrait être aborder la réforme des politiques autour des questions de la famille ? Pour réfléchir à cette question, il est important de considérer les différences de la culture gouvernementale existant entre les deux pays.

En premier lieu, il faut insister sur le fait que le Japon préfère les débats d’orientation sur l’intégration des enfants plutôt que de procéder à une révision de l’image de la famille. Sur la base de cette tendance, il serait réaliste de construire une politique familiale sous la formule générale « Aider tous les enfants », visant à empêcher l’exclusion des enfants de quelque type de famille qu’ils soient issus.

Deuxièmement, nous pouvons remarquer que la culture gouvernementale japonaise a tendance à ne pas privilégier les stratégies d’assistance directe aux enfants des familles à faibles revenus. Mais dans un contexte où la pauvreté des enfants est un problème social réel, une révision des approches politiques semble indispensable, incluant un support global et une extension du soutien social en direction des enfants des familles à faibles revenus.

Quelles politiques favoriser pour rassembler les mesures ciblées sur des catégories individuelles qui se sont multipliées ces dernières années, pour les foyers célibataires, les enfants, les familles, les jeunes, etc. Ceci est une véritable question actuelle. Mettre à plat l’image de la famille qui a servi de socle à toutes les réformes institutionnelles à caractère parcellaire et implicite (image du couple, image des parents avec enfants, image des enfants, image de la jeunesse) est l’étape préliminaire pour faire évoluer la société et accepter une typologie familiale multiple.

Références :

Sôma Naoko. Rebuilding the Family Unit or Defamilialization?: The Politics of Family Policy for Social Risks in South Korea. Chapitre 5 in Risk and Public Policy in East Asia. Edité par Raymond K.H. Chan, Takahashi Mutsuko, et Lillian Lih-Rong Wang. Farnham: Ashgate, 2010.

Sôma Naoko, Yamashita Junko et Raymond K.H. Chan. Comparative Framework for Care Regime Analysis in East Asia. Journal of Comparative Social Welfare 27 (2): 111–21.

(Texte original en japonais)