La vision coloniale

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en août 1914, le Japon se range du côté des puissances alliées, que les États-Unis rejoignent à leur tour en 1917. Les États-Unis sortent du conflit victorieux en novembre 1918, au prix de millions de morts. À l’automne 1917, Hara, devenu chef du Seiyûkai, commence à faire part de sa vision des relations étrangères et des affaires intérieures du Japon d’après-guerre. Quelques mois plus tard, le président américain Woodrow Wilson annonce ses Quatorze points, qui définissent selon lui l’idéal de l’ordre international après le conflit mondial. Ces textes sont en grande partie à l’origine de la formation de la Société des Nations (SDN) après la Conférence de paix de Paris de 1919.

Hara adhérait pleinement aux Quatorze points du président américain, ce qui l’amène à privilégier la coopération avec les États-Unis, au détriment de la Grande-Bretagne. En tant que chef du gouvernement, Hara décide également le retrait des troupes japonaises de Sibérie. Envoyées en 1918 dans le cadre des efforts des Alliés, l’objectif était d’opposer une résistance aux forces communistes pendant la guerre civile russe. À noter qu’à partir de 1919 environ, Hara commence à s’essayer à l’exercice de l’écriture en style calligraphique des caractères hôjaku, un mot venu du zen qui signifie « faire le bien sans rien attendre en retour ». Après sa prise de fonction en tant que Premier ministre en septembre 1918, il a peut-être considéré que ce mot reflétait ses espoirs d’un ordre d’après-guerre meilleur, tant au niveau national qu’international.

Cependant, à l’époque de la Conférence de paix de Paris, il était difficile d’affirmer comment les principes d’autodétermination énoncés par le président Wilson seraient appliqués. Lors de l’événement, des appels sont lancés au Japon pour qu’il restitue la concession de la péninsule du Shandong, qui appartenait auparavant à l’Allemagne pendant la guerre, alors que la Chine se trouvait du côté des puissances alliées. Si Washington soutenait Pékin, Tokyo avait l’appui de Londres et insistait pour maintenir la concession de Shandong. Hara Takashi a bien compris que les valeurs impériales restaient les mêmes, dans et au-delà des frontières de l’Archipel. C’est pourquoi, il décide, au moins pendant un certain temps, de continuer à faire comme si le Japon contrôlait la concession de Shandong. Cependant, il projette d’en restituer la majeure partie à la Chine, une fois qu’il aura observé l’évolution du nouvel ordre. Deux ans et demi plus tard, les deux pays trouvent un terrain d’entente : la majeure partie sera restituée moyennant une légère compensation financière de la part de Pékin.

Cependant, Hara Takashi n’applique par le principe d’autodétermination lors du Mouvement du 1er mars, dans la colonie japonaise de Corée en 1919 (où le peuple coréen manifeste contre l’occupation nippone). Au contraire, il le critique et réprime les manifestations. Avant la guerre sino-japonaise, Hara avait déjà compris que la Corée avait un certain potentiel mais pour lui, un passage à un statut de pays moderne, à part entière, était encore bien trop prématuré. Il justifie également sa décision par le caractère initialement européen de l’autodétermination du président Wilson. De la même manière, le Premier ministre japonais était hostile au mouvement anticolonial chinois du 4 mai. Pour lui, il s’agissait ni plus ni moins d’une campagne radicale due à l’influence de la révolution russe et du marxisme, et qui s’opposait à l’ordre international.

Un assassinat encore mystérieux

La Première Guerre mondiale terminée, les mouvements de désarmement des grandes puissances occidentales font la part belle à la concurrence économique et non plus à la rivalité militaire. Fort de cette constatation, Hara Takashi initie des réformes, limitant par exemple l’expansion militaire inutile au profit d’investissements dans les domaines de l’éducation, des transports et des communications, avec pour objectif de stimuler l’industrie et la culture. C’est ainsi qu’il promulgue une ordonnance, grâce à laquelle de nombreuses universités viendront s’ajouter aux côtés des universités impériales. C’est par exemple à cette époque que les universités Keiô et Waseda sont officiellement reconnues comme telles. Dans le domaine des transports, il améliore les connexions ferroviaires en reliant les lignes secondaires et les routes au réseau ferroviaire principal, une politique qui soutiendra les chemins de fer japonais pendant près de 40 ans. Pendant les années 1960, période de forte croissance, une reforme devient nécessaire.

Le 4 novembre 1921, alors qu’il s’apprête à monter à bord d’un train de nuit dans la gare de Kobe, Hara Takashi est poignardé. Il devait se rendre à Kyoto pour assister à une réunion du Seiyûkai. Selon certaines rumeurs, le jeune meurtrier aurait été soutenu par des groupuscules de droite, mais encore à ce jour, la vérité reste inconnue. À peu près à cette époque également, les politiciens et la cour impériale étaient en désaccord au sujet des fiançailles du prince héritier Hirohito. Hara Takashi entendait agir pour que ces fiançailles n’aient pas lieu, de sorte que l’animosité de la droite pourrait lui avoir été fatale.

Une dalle dans la gare de Tokyo (à gauche) indique l'endroit où Hara Takashi a été assassiné. À proximité, une plaque commémorative (© Jiji ; © Pixta)
Une dalle dans la gare de Tokyo (à gauche) indique l’endroit où Hara Takashi a été assassiné. À proximité, une plaque commémorative (Jiji/Pixta)

Si Hara Takashi n’avait pas été promis à ce destin fatal, en tant que conseiller de l’empereur Shôwa, il aurait pu freiner l’influence des militaristes, voire empêcher la guerre avec les États-Unis. Sa mort marque un tournant majeur pour le Japon des temps modernes.

(Photo de titre : Hara Takashi. Jiji)