Des rêves retardés par la pandémie de Covid-19
Ma quête des loups sauvages ne s’est jamais arrêtée. J’ai lentement étendu mon réseau de contacts et d’informations, ce qui a fini par me servir. En mars 2018, j’ai pu apercevoir une meute de loup en train de manger une carcasse de daim juste à la sortie d’Ely. C’était mon premier aperçu de la vie sauvage des canidés. Dix jours plus tard, mon livre « Et ainsi, je suis parti » (Soshite, boku wa tabi ni deta) a gagné le septième prix littéraire Umesao Tadao pour l’alpinisme et l’exploration. Ce livre couvrait mon premier voyage à Ely, en 1999, à la recherche du loup blanc de mes rêves. Enfin, mon long périple montrait des signes de progrès véritables.
Un éditeur m’avait proposé de publier une collection de mes meilleures photographies une fois que j’aurais réussi à exposer dans une galerie majeure. Fin février 2020, cet objectif était atteint, avec la programmation d’un évènement dédié à mes œuvres pendant deux semaines au Fujifilm Square de Tokyo Midtown.
Comme nous en avions convenu, nous avons donc commencé à préparer mon premier recueil photographique majeur. Il n’y avait pour moi personne de plus approprié pour écrire la préface de mon nouveau livre que le photographe que j’admire le plus, Jim Brandenburg. Quand je suis allé le voir au Minnesota afin de lui demander s’il était d’accord, il a immédiatement accepté. La lecture de sa préface m’a fait fondre en larmes. Il avait écrit : « Des passions partagées et vécues comme celle-ci créent un lien fraternel. Nous avons choisi le même chemin. » Vingt ans auparavant, mon rêve de devenir l’assistant de Jim était tombé à l’eau. Avec le recul et la maturité, je me suis rendu compte que ce refus avait lui aussi eu son importance dans mon parcours.
La vie est pleine de rebondissements inattendus. Alors que mon livre allait enfin être publié, et que mon exposition au Fujifilm Square était fin prête, la pandémie a frappé le monde entier. La conférence d’ouverture a donc été annulée, et l’évènement lui-même a été arrêté au bout d’une semaine seulement. La déclaration de l’état d’urgence sanitaire a signifié la fermeture de nombreuses librairies, et mon espoir d’enfin avoir une sortie à gros tirage a été de nouveau repoussé par le Covid-19.
Toujours guidé par le loup
En février 2021, je m’aventurais vers Hokkaidô, l’île principale du Japon la plus au nord, pour un nouveau travail. C’était une bonne chance pour moi d’en apprendre plus sur le peuple indigène de la région, les Aïnous. Je suis donc parti visiter le musée Nibutani Kotan du bourg de Biratori, où nombre de leurs traditions sont encore préservées, ainsi que le musée national Upopoy du bourg de Shiraoi, un nouvel établissement ayant pour objectif de promouvoir la compréhension et la sensibilisation autour de la culture locale. J’ai visité ce bâtiment par une journée froide et venteuse, juste après la tombée du blizzard. Alors que je me baladais le long des allées, j’ai appris que j’avais gagné le quarantième prix Domon Ken, l’un des prix les plus prestigieux pour les photographes au Japon. Je sentais le bonheur souffler en moi comme le vent. Enfin, mes efforts avaient été récompensés. Au même moment, je prenais conscience de la fraîcheur de ce vent, et je me raidissais. Il y avait encore tant de choses que je n’avais pas été capable de réaliser.
J’avais tâtonné dans l’obscurité des bois pendant les vingt années précédentes. J’étais tombé sur des culs-de-sac, et je m’étais aventuré en dehors des sentiers battus. Mais j’avais constamment réussi à continuer à avancer, grâce aux nombreuses personnes qui m’avaient aidé sur mon chemin.
Je n’étais toutefois pas encore arrivé au bout. Il y avait de nombreux endroits dans les Northwoods que je n’avais pas encore visités. Je voulais toujours continuer à capturer le mode de vie traditionnel des Anichinabés, qui changeait rapidement. Et par-dessus tout, je souhaitais prendre un portrait de loup sauvage qui me satisferait pleinement. Pourrais-je donc moi, garçon de la ville de Tokyo, m’approcher au plus près de ces canidés ? C’est exactement cette histoire de la relation entre l’humanité et la nature que je désire ardemment raconter.
Le jour où j’ai décidé de devenir photographe, je me suis demandé où le loup du rêve m’emmènerait. Je vais continuer à poursuivre cette quête pour contempler cet endroit de mes propres yeux.
(Photo de titre : deux ours blancs se chamaillent à côté de leur maman, 2015. Toutes les photos sont d’Ôtake Hidehiro)





