Explorer de nouvelles approches anthropologiques
L’herbe et les arbres sont d’un vert éclatant tout au long du film, mais il n’y a pas de paysages pris de façon impressionnante avec drone de dernière génération, comme trop souvent dans les documentaires. Pas non plus les rituels des peuples soi-disant « non civilisés », qui auraient fait les beaux jours des programmes télévisés au siècle dernier.
« La façon dont ont été montrées certaines sociétés “non civilisées” a été largement remise en question depuis les années 1980, et les anthropologues ont été critiqués pour avoir traité les gens de cette manière. L’anthropologie est justifiée à parler des rituels et des systèmes mythologiques, mais l’attitude consistant à projeter ces systèmes sur leurs sociétés a été blâmée comme étant condescendante. J’ai donc mis cela de côté et j’ai prêté plus d’attention aux détails, tels que les mots et les gestes de la vie quotidienne. C’est dans cet esprit que j’ai partagé ma vie avec eux. »
En fait, aucun « rituel » n’a eu lieu pendant le séjour d’Ota. Au lieu de cela, nous voyons des aperçus d’une expérience de « sortie de soi » lorsque Sebastián prend une plante hallucinogène et a des « visions ». Dans une autre séquence du film, il décrit en termes lucides les visions qu’il a acquises lors de ses expériences psychosomatiques.
« J’ai toujours été conscient du fait que j’essayais de les filmer pendant qu’ils parlaient avec des mots très simples. Les pratiques rituelles étaient probablement plus nombreuses dans le passé. Mais à quoi cela servirait-il de leur demander artificiellement de conduire un quelconque rite si cela n’a pas de réalité présente ? La scène où Sebastián parle de sa vision, elle, est réaliste et exprime sa perception du monde. L’univers mythique n’a peut-être plus l’importance dans leur vie quotidienne qu’il a pu avoir dans le passé. Mais dans la manière dont il parle de ses visions, l’essence mythologique reste vivante. Je voulais la montrer telle qu’elle est, telle qu’il en parle dans le contexte contemporain. »
Pour ceux qui ne parviennent pas à trouver « qui ils veulent être »
Après avoir obtenu son doctorat à l’université de Manchester, Ota avait l’intention de rester en Europe et de poursuivre une carrière dans le cinéma. Il a décidé de rentrer au Japon à cause de la crise du coronavirus. Nous avons demandé à Ota, qui a retrouvé la vie japonaise après dix ans à l’étranger, ce que ce film pouvait dire aux Japonais, d’après lui.
« En détruisant la nature et en l’exploitant pour son confort économique, le Japon a été l’acteur des catastrophes qu’il a subi. Je pense donc qu’il serait bon d’examiner de plus près la force des “mots” que prononce la nature, tout simplement. Voilà ce que je veux transmettre à travers ce film, et je pense que c’est assez clairement exprimé. »
Les mots, les gestes et le regard de Sebastián et Pastora dans Kanarta : Alive in dreams nous rappellent la sagesse d’une vie parmi la végétation, que les Japonais sont en train de perdre. Inversement, le personnage d’Akimi Ota, qui a partagé avec le monde ce qu’il a appris d’eux, rayonne d’une forte présence même hors de l’écran. Son approche, qui consiste à identifier ses propres intérêts, à agir de sa propre initiative, à réfléchir à ses expériences et à donner forme à son travail, ne manquera pas de donner du courage et de l’inspiration à de nombreux jeunes. Voici pour conclure un message adressé par Ota à la jeune génération, celle qui vivra dans l’avenir.
« Efforcez-vous d’être totalement vous-mêmes. Il ne s’agit pas seulement de savoir quel type de travail vous voulez faire dans l’avenir, approfondissez lentement l’état même de votre être, et confrontez-vous à votre moi fondamental pour voir ce que vous voulez faire et ce que vous pouvez faire si vous vivez selon votre état naturel. De la même manière, ramenez tout sur quoi vous vous appuyez au point zéro, regardez-les d’une manière saine et simple. Par exemple, la table devant laquelle vous êtes assis en ce moment, le bois qui la constitue a bien été coupé quelque part. Je veux que les gens se rendent compte qu’ils ont déjà une relation directe avec les différents matériaux qui composent ce monde, l’air qu’ils respirent, l’environnement, etc. »
(Photos : Hanai Tomoko, sauf mentions contraires)
Le film
- Réalisation : Akimi OTA
- Lieu de tournage : Équateur
- Année : 2020
- Durée : 2 heures
- Site officiel : https://akimiota.net/Kanarta-1




