Le business des « idoles souterraines »
En revanche, un business plan beaucoup plus modeste, mais qui s’inspire directement de celui-ci, a été imaginé pour être à la portée d’une petite agence, parce qu’il ne nécessite pas d’investissement important pour dénicher des talents : le concept appelé chika idol (littéralement « idole souterraine »). Les profits sont essentiellement générés par la vente de produits dérivés aux fans qui viennent assister à des concerts de quelques dizaines de spectateurs.
C’est ce qu’a fait un entrepreneur il y a quelques années, après avoir pris son indépendance de la grande agence dans laquelle il était précédemment salarié. Il a fondé une agence de gestion de chika idol. À l’issue d’une campagne d’auditions par l’intermédiaire d’un bureau de recrutement de talents de sa connaissance, il a pris en exclusivité sept jeunes femmes. Le contrat de deux ans stipulait, entre autres, l’interdiction d’avoir une relation avec un homme, l’obligation de demander l’autorisation de l’agence avant de passer la nuit chez une copine, et l’interdiction de changer d’agence. La rémunération des artistes correspondait à 50 % des revenus des concerts et 30 % des bénéfices des produits dérivés. Le contrat pouvait être ensuite renouvelé pour des périodes d’un an chacune après négociation.
Néanmoins, quatre filles ayant quitté le groupe dès la première année, deux nouvelles recrues ont été auditionnées et le groupe reformé à cinq membres. Le carnet d’adresse de l’agence, datant de l’époque ou le fondateur avait travaillé pour une agence majeure de l’industrie, permit d’assurer une promotion optimale, avec une participation au Tokyo Idol Festival et 20 concerts par mois. Or, à la question « combien avez-vous gagné ? », la réponse du directeur de l’agence a été : « Le staff était entièrement bénévole, et pourtant, la première année s’est terminée sur un déficit de 3 millions de yens ». Comment l’expliquer ?
La première raison est le coût de la production musicale. Au début, l’agence a demandé à un auteur-compositeur de sa connaissance de lui composer des titres pour 500 000 yens l’un. Mais le succès n’étant pas au rendez-vous, le tarif est tombé à 100 000 yen par chanson, ce qui a obligé à passer commande à des compositeurs de moindre niveau. À cela s’ajoute les frais de gestion, à hauteur de 8 millions de yens, y compris les costumes et les leçons de chant et de danse, ainsi que les coûts de production des tee-shirts et autres produis dérivés.
Les revenus étaient constitués par les recettes des concerts et la vente des produits dérivés, mais les concerts seuls sur scène se limitaient à une seule fois par mois en moyenne. La presque totalité des 20 concerts par mois étaient des concerts à scène partagée avec d’autres groupes. Les recettes étaient donc divisées d’autant. D’autre part, les apparitions dans les médias étaient rares.
Les tee-shirts ne se vendaient pas. La seule chose qui partait bien était les « cheki », photos instantanées de très petit format. Dix minutes de conversation avec une idole et deux photos ensemble, vendus 1 000 yens, pour un coût de 70 yens. Conformément au contrat, l’idole reçoit 30 % de ce montant. Le directeur de l’agence n’a récupéré que 5 millions de yens au total. Pour les artistes elles-mêmes, les revenus effectifs se montaient à 60-70 000 yens par mois pour les plus populaires d’entre-elles, mais pouvaient tomber jusqu’à 20 000 yens pour les moins populaires. Tout au moins peut-on admettre que la gestion n’exploitait pas les artistes au-delà des limites raisonnables.
Dès la deuxième année, le gestionnaire a proposé la dissolution du groupe. Aucune des cinq filles ne s’y est opposée. La société fut donc mise en liquidation et le directeur en fonda une autre. Sur les cinq membres du groupe précédent, il réengagea celles qui affirmèrent leur volonté de « poursuivre une activité dans le divertissement » et qui étaient prêtes à courir chaque jour pour des cachets de mannequinat ou d’actrice.
« Pourquoi j’ai quitté mon rôle de chika idol … »
Nous n’avons parlé jusqu’à présent des agences sérieuses qui respectent la volonté et l’avenir de ses artistes. Mais en réalité, il s’agit vraisemblablement d’une minorité des agences présentes sur le secteur. La réalité de l’industrie des chika idol est beaucoup moins reluisante. Nous avons parlé avec Tsubasa Minmin, ex-chika idol, active aujourd’hui en tant qu’auteur-compositeur-interprète.
Tsubasa Minmin était collégienne quand, attirée par AKB48, elle tenta par deux fois d’auditionner pour SKE48 (l’un des groupes affilés à AKB48, pour la région de Nagoya). Recalée, elle s’engagea avec une agence de chika idol. Le groupe géré par son agence était composé à l’époque de dix jeunes filles âgées de 12 à 23 ans. Mineure à l’époque, Tsubasa Minmin se rendit avec ses parents à la réunion d’information organisée par l’agence. Il leur fut expliqué que l’agence ne pouvait pas payer de cachet pour l’instant, mais que les contrats seraient modifiés pour inclure le paiement de cachets dans un proche avenir, dès que le groupe connaîtrait le succès. Dans l’immédiat, seuls 5 000 yens par mois seraient versés aux artistes pour participation aux frais de transport.
Tsubasa commença donc à fréquenter une école de musique tous les jours de la semaine du matin au soir, avant de se rendre à la salle de concert. Cela la faisait rentrer chez elle tous les soirs vers 23 heures. Les samedis et les dimanches, trois concerts par jour et présence à la salle de concert de 9 h 30 à 23 h. Aucune possibilité de prendre un petit job alimentaire dans ces conditions, la participation aux frais de transport était insuffisante, elle allait donc à pied de Roppongi à Shibuya, au lieu de prendre le train pour 200 yens. Une boulette de riz dans une supérette pour tout repas.
Le manager lui déclara que les recettes étaient entièrement dépensées dans les coûts de fonctionnement. Certains membres étaient là comme elles auraient participé à une activité de club au lycée. Ce n’était pas le cas de Tsubasa : « Je me donnais à fond pour que le groupe connaisse le succès, pas par simple appât du gain ».
Tsubasa travaillait dur, mais son état physique se dégradait rapidement. Elle se mettait à tousser, ses cordes vocales souffraient. Mais impossible de se reposer ou de manquer un concert. Quand elle a dit à l’agence qu’elle voulait démissionner, ils essayèrent de lui faire changer d’avis. Mais ils la laissèrent finalement partir, six mois après ses débuts.
La détresse des idoles
De nombreuses chika idols n’ont même pas la possibilité de quitter. Pour des jeunes filles de moins de vingt ans, l’autorité du directeur de l’agence ou du manager est absolue, et même si elles trouvent une certaine chose anormale, elles n’ont pas le courage de dire ce qu’elles pensent. Rejetant elles-mêmes l’idée de quitter le groupe, elles évitent de parler avec leur famille ou leur entourage, ce qui les met dans une situation de soumissions totale à l’agence.
Tsubasa elle-même, malgré son expérience difficile, n’a pas abandonné son admiration pour la vie d’idole :
« Il est très difficile de continuer longtemps le rôle d’idole. Certaines trouvent difficile les sessions de photos cheki, ou les sessions à serrer les mains des fans. J’en connais qui ont craqué et ont ouvert des comptes Twitter sous pseudonyme pour dire ce qu’elles pensent vraiment des fans : “Des gens vraiment graves…” Moi, je n’ai jamais pensé ça. La plupart des idoles s’amusent sur scène, et sont sincèrement reconnaissantes aux fans pour leur soutien. Si on n’aime pas interagir avec les fans, je ne crois pas qu’on ait vraiment envie de continuer cette activité, en tout cas, on ne reste pas longtemps. On a envie de rendre heureux les admirateurs qui vous aiment, alors on se donne à fond pour que la performance sur scène soit parfaite. C’est pour ça qu’il ne faut pas détruire les rêves des fans, il ne faut pas les décevoir. Et donc, c’est normal qu’on ne puisse pas avoir de relation avec un garçon, fan ou pas. »

