Abe Shinzô, l’opposant féroce

Il n’est pas difficile d’imaginer la déception de l’empereur. Le stress que cela a constitué pour lui l’a rendu littéralement malade. Haketa Shingo, alors Grand Sénéchal de l’Agence de la maison impériale, a déclaré dans une conférence de presse en décembre 2008 que les problèmes de santé du souverain étaient causés par « la question de l’avenir de la dynastie, une préoccupation qui l’habite en permanence depuis plusieurs années ».

L’Agence de la maison impériale a pris une nouvelle initiative auprès du Kantei lorsque Noda Yoshihiko est devenu Premier ministre en 2011, à la tête d’un gouvernement du Parti démocrate, afin d’ouvrir la voie à la création de branches féminines de la famille impériale. Mais M. Abe, alors député de l’opposition, s’y est férocement opposé. Il s’est démené pour lutter contre cette perspective, déclarant lors d’une session d’études parlementaire que ce projet comportait « un risque d’une rupture du principe fondamental de la longue tradition et histoire de la dynastie japonaise fondée sur la patrilinéarité », et rédigeant une contribution au numéro de février 2012 du fameux mensuel Bungei Shunjû, intitulée « Nous ne pouvons pas confier au Parti démocrate la réforme de la Loi de la maison impériale – la création des branches féminines de la famille impériale causerait une faille capable de conduire à sa destruction ».

Le souhait de l’empereur Akihito fut à nouveau enterré lorsque le pouvoir avait changé de main. Redevenu Premier ministre, M. Abe déclara dans une interview exclusive au quotidien Sankei Shimbun, le 31 décembre 2012 : « Ma position sur la succession impériale réservée aux hommes n’a pas changé. Nous ferons table rase de ce qui a été entrepris sous mon prédécesseur à ce sujet. »

Un désaccord profond au sujet de la Constitution

Mais les désaccords entre les deux personnages s’enracinent davantage. Ils portent aussi sur la vision de la Constitution japonaise, un différend fréquemment souligné. Depuis la « Première audience de Sa Majesté à la cour », une cérémonie d’État après sa montée sur le trône en 1989, où l’ex-empereur avait déclaré : « Je jure de protéger à vos côtés la Constitution du Japon, et de remplir le rôle qu’elle m’assigne », il a mentionné à plusieurs reprises la loi fondamentale dans ses propos. Il s’est montré le plus clair à ce sujet lors de la conférence de presse donné à l’occasion de son 80e anniversaire en 2013, l’année suivant le retour au pouvoir de M. Abe qui espérait ardemment la modifier. Il a alors dit ceci : « Pendant l’occupation par les forces alliées après la guerre, le Japon a rédigé sa Constitution qui fait de la paix et la démocratie des valeurs importantes qu’il faut respecter et a mené différentes réformes qui ont construit le Japon d’aujourd’hui. […] Je pense qu’il ne faut pas non plus oublier la coopération des Américains pro-japonais de l’époque. »

Le point crucial de cette déclaration est l’affirmation que c'est « le Japon » qui a rédigé la Constitution, ainsi que la référence faite à la « coopération des Américains pro-japonais ».

Par contraste, le Parti libéral-démocrate a écrit dans une brochure intitulée « Comprendre le projet de révision de la Constitution », une publication sous forme de bande dessinée destinée à faire comprendre les enjeux de ce projet : « MacArthur a dicté à ses subordonnés de rédiger [la Constitution] en anglais, sous 8 jours, afin d’affaiblir le Japon », une vision clairement partisane selon laquelle la Constitution aurait été imposée au Japon. Le Premier ministre Abe lui-même l’a explicité à plusieurs reprises, en disant à la Diète que « [la Constitution] a été rédigée par un groupe de 25 personnes du Commandement des forces alliées dans une période très brève », et en affirmant  dans une émission diffusée sur Internet que « pour dire les choses clairement, c’est une Constitution honteuse. Parce qu’elle n’a pas été écrite par des Japonais » ou encore « ce n’est qu’une lettre d’excuse écrite par un pays vaincu ». Il a montré que sa position est à l’opposé de celle de l’empereur, pour qui la Constitution doit être absolument respectée.

Respecter la tradition de la dynastie japonaise

Quelles sont les racines de ces désaccords ? Lors de la conférence de presse accordée à l’occasion du 50e anniversaire de son mariage, l’empereur Akihito avait déclaré : « Si l’on compare la nature de l’empereur sous la Constitution de l’empire du Grand Japon (ndlr : la Constitution en vigueur avant la fin de la Seconde Guerre mondiale) et sous la Constitution actuelle, je pense que cette dernière est plus conforme au rôle traditionnel de l’empereur quand on considère la longue histoire de la dynastie impériale. »

Ainsi, pour lui, la Constitution actuelle est fidèle à la longue histoire et à la tradition impériale du Japon. Cela correspond à sa position vis-à-vis de l’abdication que nous avons évoquée plus haut. Après la diffusion de son message vidéo en août 2016, des gens qualifiés de « cerveaux du Premier ministre Abe » l’ont critiquée de manière acerbe. Leur principal argument était qu’une abdication était contraire à la tradition. Mais la tradition à laquelle ces gens se réfèrent ne va pas plus loin que celle de l’ancien code impérial de Meiji. L’histoire de la maison impériale est bien plus longue. Et si on l’étudie, on découvre que parmi les 126 empereurs qui ont régné, 59, c’est-à-dire près de la moitié, ont abdiqué.

Nous le voyons donc : avant de quitter son trône, l'empereur Akihito a voulu s'assurer d'une transmission stable de l'ancienne tradition impériale en se plongeant dans une réflexion profonde, en examinant attentivement dans le passé de sa dynastie millénaire.

(Article écrit à l'origine en japonais de Yamaguchi Kazuomi, Power News. Photo de titre : l’empereur et l’impératrice retirés, en discussion avec le Premier ministre Abe lors d’une cérémonie du thé célébrant le 30e anniversaire de règne, le 25 février 2019. Jiji Press)