La NHK, une organisation seconde seulement à la BBC

Si l’on considère l’histoire de la NHK dans l’après-guerre, on constate immédiatement que sa proximité du pouvoir en place est depuis longtemps perçue comme problématique. Elle n’est pas unique à cet égard : partout dans le monde, les diffuseurs publics ont du mal à prendre leurs distances avec les gouvernements et cela a souvent causé des luttes politiques. Cela ne saurait étonner les chercheurs des médias, habitués à ce que la distance entre ces groupes et la politique pose problème. Dans le cas du Japon cependant, l’influence sur la NHK du pouvoir était un peu moins vive, et plus indirecte jusqu’à l’an 2000. Je crois tout au moins qu’elle maintenait une distance avec les idéologies ou les pensées politiques extrêmes.

Le concept de service public de diffusion audiovisuelle, qui est le fondement de la NHK, s’est surtout développé en Europe. Étant donné la rareté des ondes utilisables pour la diffusion et de l’influence qu’elle peut exercer, un service public de diffusion audiovisuelle a pour objectif de fabriquer et diffuser des émissions de bonne qualité, à l’abri des pressions du marché et du pouvoir politique. La BBC en est le modèle original.

La NHK, qui est devenue ce qu’elle est en s’inspirant de la BBC pour ce qui est du concept du système et de la forme de son organisation, compte aujourd’hui plus de dix mille employés. Elle a deux chaînes de diffusion hertzienne terrestre, deux par satellite, une de diffusion internationale, deux stations de radios en grandes ondes, ainsi qu’une en modulation de fréquence. Elle produit aussi ses émissions et dispose au sein de son organisation d’un des meilleurs instituts de sondages du Japon ainsi que d’un laboratoire de recherches sur les technologies de diffusion. Enfin, elle a de nombreuses filiales qui s’occupent notamment de production et un orchestre symphonique. La NHK gère aussi la diffusion à l’international de ses émissions.

Seul diffuseur national au Japon, elle a su creuser l’écart avec les autres diffuseurs japonais et a atteint, au niveau mondial, une taille qui n’est dépassée que par la BBC. Grâce à ses excellentes ressources humaines et financières, elle a produit des documentaires et des séries de bonne qualité. On peut affirmer sans risque de se tromper qu’elle joue un rôle important dans la culture japonaise.

De plus, elle tire ses considérables ressources financières qui dépassent 600 milliards de yens presque entièrement de la redevance payée par les téléspectateurs japonais, et cela bien qu’il n’existe aucune sanction contre ceux qui refusent de payer. Selon une enquête de la NHK, seuls 60 % des téléspectateurs des principales zones urbaines paient la redevance, mais ce taux dépasse 90 % dans les régions, ce qui donne une moyenne nationale de plus de 70 %(*2).

Pourquoi le concept de « diffuseur public » ne s’enracine pas

Si la NHK incarne un authentique caractère public sur le plan de son organisation, le concept de « diffuseur public » ne serait pas ancré dans la société japonaise. Selon Matsuda Hiroshi, un sociologue qui a d’abord été journaliste spécialiste des médias, une enquête de 1997 indiquait qu’un tiers des sondés croyaient que la NHK était un organisme d’État, et plus de 20 % la prenaient pour un organisme semi-public. Seul un tiers des répondants savaient qu’elle était une institution de service public à statut particulier, financée par la redevance. Les résultats de cette enquête effectuée par la NHK annuellement de 1980 à 1997, mais apparemment interrompue depuis, n’ont pas montré d’évolution significative. Toutes les enquêtes qui existent ont produit à peu près le même résultat(*3). Plusieurs facteurs peuvent sans doute expliquer cette situation, mais le fait qu’au Japon, la notion de « nation » exerce une influence importante sur le concept de « public » y est probablement pour beaucoup. Le terme japonais qui correspond à « public » comporte une nuance qui en fait un quasi-synonyme d’« officiel ». Sur le plan historique, ce n’est pas sans rapport avec le fait que l’étymologie du mot japonais qui correspond à « public » (ooyake) renvoie à la maison impériale. Dans cette langue, ce mot est lié à une conscience de l’ « autorité », de ceux « d’en-haut ».

Bien que la NHK ne soit pas un diffuseur étatique comme il en existait avant-guerre, elle a grandi après-guerre dans l’ombre de l’État, ou peut-être même grâce à cette ombre. Les Japonais n’ont donc pas conscience du fait qu’elle est leur organisme, mais ils la perçoivent comme quelque chose que l’État leur offre. Dans une telle ambiance sociale où l’incompréhension et l’indifférence vis-à-vis de la NHK se généralisent, plus celle-ci cherche sa nouvelle identité « publique », plus elle cède au commercialisme et au populisme facile.