Privilégier le côté humain

La multiplication des logements communautaires s’explique aussi par la volonté des jeunes japonais revenant de voyages ou de séjours d’études à l’étranger de recréer l’atmosphère chaleureuse qu’ils ont connue dans les colocations ou les résidences où ils ont habité.

Toya Hirotaka dans le cellier bien garni de Well Yôkôdai.

C’est ce qui s’est passé pour Toya Hirotaka. Après avoir vécu quatre mois dans un petit village de l’Inde, il s’est senti mal à l’aise à son retour au Japon. Pour tenter de retrouver l’ambiance de l’Inde, il s’est donc installé en 2007 à Well Yôkôdai, un logement communautaire situé à Yokohama. Mais comme la plupart des sharehouses de l’époque, l’endroit ressemblait encore à une sorte de dortoir dont les occupants s’adressaient rarement la parole. Toya Hirotaka a donc fomenté une « petite révolution » avec l’aide d’un Anglais qui vivait lui aussi sur place. Il s’agissait d’amener les gens à se parler et à agir ensemble plus souvent.

« L’habitat partagé est plus difficile à organiser au Japon que dans les pays multiculturels. Quand on vit avec des gens, il y a forcément des choses sur lesquelles on n’est pas d’accord et dont il faut discuter. Les étrangers savent mieux se débrouiller que nous sur ce point parce qu’ils viennent de sociétés multiculturelles », explique Toya Hirotaka. « Les Japonais ont tendance à mettre l’accent sur l’harmonie et l’unité, mais quand on veut forcer les choses, on arrive à une cohésion médiocre. » En ce moment, Well Yôkôdai abrite quelque cinq résidents non-Japonais.

Toya Hirotaka a rencontré sa femme à Well Yôkôdai. C’est là qu’ils vivent en compagnie de leur fille, âgée de 3 ans, et de 30 autres personnes dont 4 couples et un bébé. Toya Hirotaka a fait peu à peu évoluer la communauté. Il a commencé un jardin en permaculture et encouragé un système de partage dans la cuisine où les résidents peuvent laisser de la nourriture, des boissons et même des repas à l’intention des autres. Il essaie d’éviter d’instaurer des règles car il préfère que chacun s’assume lui-même. C’est ainsi qu’à Well Yôkôdai il n’y a pas d’horaires pour les repas où les gens doivent obligatoirement se réunir comme dans beaucoup d’autres logements communautaires.

« Notre philosophie consiste à laisser les gens libres et indépendants. Ils n’ont pas besoin de manger ensemble. Il n’y a aucune obligation. Et c’est la même chose pour tout, y compris le ménage. Les gens sont libres de faire comme ils l’entendent », affirme Toya Hirotaka.

La cuisine de Well Yôkôdai est très animée. Les résidents cuisinent volontiers ensemble au moment des repas, malgré l’absence totale de règles.

D’après les habitants de Well Yôkôdai, c’est précisément l’absence manifeste de règlement qui fait que les choses fonctionnent aussi bien. Comme ils ne disposent d’aucune directive précise, ils se sentent naturellement motivés pour participer à la vie de la communauté quand ils ont du temps libre et ils sont soulagés de n’avoir aucune obligation lorsqu’ils sont occupés.

Toya Hirotaka ajoute que l’un des grands principes que les résidents de Well Yôkôdai ont en commun, c’est « la liberté de déranger les autres ». Quand des gens vivent ensemble, ils sont amenés à se gêner les uns les autres, en particulier s’il y a des enfants. « Un jour ma fille a dessiné avec un stylo rouge sur les murs. C’est le genre d’incident susceptible de perturber les autres mais cela donne aussi aux gens la liberté de faire ce qu’ils ont à faire et de s’accepter les uns les autres. »

Au Japon, tout le monde n’est pas prêt à adopter un pareil style de vie. L’habitat partagé aura sans doute du mal à enrayer la prolifération des foyers constitués d’une seule personne, mais pour un nombre de plus en plus important de Japonais, il constitue une alternative agréable à la solitude.

(D’après un article en anglais du 3 février 2016 tiré d’une étude sur le cadre de vie des Japonais réalisée pour Rebuild Japan Initiative Foundation. Photo de titre : les résidents de Well Yôkôdai en train de partager un repas. Ensemble des photographies © Sophie Knight.)
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