L’indignation légitime des Américains

Ceci étant, à quels résultats les négociations commerciales des années 1980 et 1990 entre le Japon et les États-Unis ont-elles abouti pour chacun de ces pays ?

Comparée aux autres négociations qui se sont tenues à cette époque, on peut dire que l’Initiative sur les obstacles structurels (IOS, 1989-1990) a été relativement productive. Contrairement aux négociations de l’époque portant sur un secteur ou un produit spécifique, ces pourparlers ont, pour la première fois, été consacrés à l’identification et à la résolution des problèmes structurels sous-jacents au déséquilibre commercial entre le Japon et les États-Unis, y compris les relations d’affaires à long terme au sein des groupes japonais d’entreprises keiretsu et d’autres barrières commerciales non tarifaires inhérentes à l’environnement économique du Japon.

L’IOS a débouché sur un assouplissement significatif des dispositifs réglementaires régissant la création d’activités de commerce de détail de grande envergure, et sur le renforcement de la Loi contre les monopoles ainsi que de la Commission japonaise de la concurrence. La libéralisation du secteur japonais de la vente au détail, qui a entraîné la prolifération des grands magasins comme Toys R Us, a certainement été une bonne nouvelle pour le consommateur japonais, même si elle a indéniablement produit aussi des effets négatifs.

Washington a mis l’accent sur les avantages procurés au consommateur japonais moyen et présenté les pourparlers commerciaux comme une campagne en faveur de tout ce qu’il y a de bien et de juste. Bien entendu, l’objectif des États-Unis était tout simplement de promouvoir leur industrie, confrontée à la concurrence mondiale. Mais ils se sont drapés plus souvent que de raison dans le manteau de la supériorité morale et de l’engagement dans une croisade pour la vérité, la justice et l’« American way ». On peut dire en vérité que cette façon de procéder est une constante du comportement des États-Unis dans les négociations ; une autre caractéristique notable étant leur tendance à aborder les échanges dans l’idée que l’une des parties doit émerger comme victorieuse et l’autre comme perdante. Le bureau du représentant au commerce extérieur des États-Unis, qui est chargé de mener les négociations commerciales bilatérales et multilatérales, se trouve dans le Winder Building, un modeste bâtiment de cinq étages voisin de la Maison blanche. Mais il ne faut pas se fier à la taille réduite du bâtiment, car l’agence emploie en fait une armée d’avocats habiles et chevronnés. Quand la pression monte dans les négociations, celles-ci ont tendance à prendre la tournure d’une bataille juridique de dimension historique.

Confronté à ce mur d’intransigeance et de bonne conscience, les Japonais ont eu tendance à verser dans la frustration. Pour être juste, il faut souligner que les négociateurs japonais et leur homologues américains développent souvent des liens personnels étroits qui perdurent bien longtemps après la fin des négociations. J’imagine qu’un rapprochement spécial s’opère entre personnes qui ont traversé ensemble une aussi rude épreuve. En revanche, chez les politiciens et les fonctionnaires qui restent à l’écart des négociations au sens strict du terme, il semble que le processus ait toujours nourri une certaine rancœur à l’égard des Américains. On a pu observer la même tendance chez les citoyens japonais ordinaires, qui ont entendu parler des négociations par les médias. Bref, il ne fait pas de doute que les négociations commerciales des années 1980 et 1990 entre le Japon et les États-Unis ont alimenté un sentiment d’hostilité très répandu qui persiste encore de nos jours.