Avis défavorable du comité d’éthique allemand
En Allemagne, modèle de l’hôpital Jikei, le comité d’éthique qui conseille le gouvernement a contesté en 2009 le rôle de « sauveur », qu'on pourrait attribuer au tour d’abandon, après étude des données rassemblées, estimant qu’« il n’était pas utilisé par des gens susceptibles de tuer leur nourrisson », « que pas un seul cas ne laisse supposer que l’enfant aurait été tué si ce dispositif n’avait pas existé ». De plus, le comité s’est inquiété de l’impossibilité pour l’enfant de connaître ses origines. Voyant là un « important désavantage » et « une atteinte aux droits fondamentaux », le comité s’est prononcé en faveur de l’abandon de ce dispositif. Il propose à la place un système dans lequel le nom des parents est connu des services d’aide tout en restant inconnu des services médicaux.
Pour évaluer la situation, la ville de Kumamoto a mis en place une commission ad hoc composée de spécialistes de la protection des enfants, de médecins et d’avocats. La commission a estimé que ce dispositif risquait d’encourager les parents à se défaire de leur enfant et qu’il était inacceptable d’assurer leur anonymat total ; elle s’est prononcée pour le maintien du contact avec les parents. Mais cet avis n’étant pas coercitif, l’hôpital maintient la nécessité de l’anonymat. Les discussions n’avancent pas.
De la difficulté de ne pas connaître ses parents
Les parents qui ont confié leur enfant à la boîte à bébés ont peut-être pu ainsi surmonter les difficultés présentes. Mais Brené Brown, professeure à l’Université de Houston aux États-Unis, souligne que « la honte est un sentiment qui s’amplifie si on ne s’en ouvre pas à autrui. » Pour elle, vivre en portant un lourd secret peut déboucher sur la dépression ou l’addiction (La force de l’imperfection). Pour les parents qui agissent sous le couvert de l’anonymat aussi, au bout du compte, le résultat peut être négatif.
On peut comprendre qu’une femme souhaite « oublier » sa grossesse. Mais qu’en est-il de l’enfant ainsi « oublié » ? Nous avons rencontré l’un d’entre eux, âgé d’une dizaine d’années : « Je souffre de ne pas connaître mes parents. J’aimerais savoir pourquoi ils m’ont abandonné », nous a-t-il confié.
Au Japon, pays signataire de la Convention relative aux droits de l’enfant qui prévoit le droit de connaître ses origines, les enfants confiés à la boîte à bébés continueront peut-être à chercher toute leur vie d’où ils viennent, comme les enfants séparés de leurs parents par la guerre. Ils ignorent le jour exact de leur naissance. Faute de parents, ils n’ont pas droit à la Sécurité sociale. La responsabilité d’une grossesse imprévue est rejetée sur eux par des géniteurs dont ils ne savent rien et qui leur sont inconnus. Avoir la vie sauve justifie-t-il de leur faire subir tous ces inconvénients ?
La première fois, le personnel soignant a pleuré en voyant le bébé. « Plus que la joie d’avoir sauvé une vie, j’ai ressenti la tristesse de savoir cet enfant maintenant sans mère », se rappelle l’un d’entre eux.
Quand il est question de la boîte à bébés, de nombreux médias insistent sur les vies sauvées, mais ni la volonté de l’hôpital ni les 130 enfants confiés à ce dispositif ne permettent de parler de sauvetage. « Sauver des vies » est une belle formule qui permet surtout de contrer toutes les contradictions et d’éviter de réfléchir. Sans s’arrêter aux préjugés attachés à ce noble principe, les médias doivent continuer à examiner le peu d’informations disponibles ; cela relève de leur responsabilité.
(D’après un original en japonais du 22 juillet 2017. Photo de titre : Morimoto Nobuyo. La porte de l’unique « boîte à bébés » du Japon, à l’hôpital Jikei dans l’arrondissement Nishi à Kumamoto. Derrière, un lit adapté aux nourrissons.)