L’absence de réflexion et de diffusion des informations japonaises
——Quelqu’un comme Jay Alabaster, ancien journaliste, qui a vécu deux ans à Taiji pour comprendre sa culture et a gagné la confiance des résidents, représente l’espoir au-delà de la confrontation. Selon lui, Taiji est un « microcosme du Japon ». Il critique l’insuffisance de la diffusion d’informations depuis le Japon malgré ses énormes moyens dignes d’une grande puissance économique.
S.M. Le rôle de Jay a été absolument prépondérant pour le film. En effet, Taiji est un microcosme du Japon, mais c’est aussi un microcosme du monde. Ce qui se passe dans ce petit village de 3 000 habitants est symbolique des opérations de confrontation et d’éclatement qui se produisent à l’échelle du monde aujourd’hui.
——Dans votre livre Okujira-sama, vous parlez de la colère que vous avez ressenti devant la stérilité des résultats obtenus par la Commission baleinière internationale lors de son assemblée générale de 2002, que vous aviez couverte en tant que journaliste. Que pensez-vous de la façon dont le gouvernement japonais a géré la question de la pêche à la baleine ?
S.M. Tout d’abord, avant de communiquer une opinion, la moindre des choses est de comprendre en profondeur l’opinion de la partie d’en face. Pourquoi les Occidentaux font-ils une fixation sur les baleines et les dauphins ? Les idées affirmées par des groupes radicaux comme Sea Shepherd ne sont pas apparues spontanément, de nulle part. Il faut d’abord comprendre que ces idées s’enracinent dans une pensée religieuse et philosophique basée sur des relations entre l’homme et la nature qui diffèrent essentiellement de celles du Japon.
Le Japon insiste sur le fait que « la chasse à la baleine est une tradition au Japon », mais la notion de progrès humain prônée par l’Occident est justement basée sur l’idée que les vieilles traditions qui ne correspondent pas à la société d’aujourd’hui doivent être brisées. La sensibilisation aux droits des animaux aussi a évolué. Dans les années 1970, dans le slogan « Sauvez les baleines », les baleines n’étaient qu’un symbole de l’environnement qu’il s’agissait de protéger globalement. Aujourd’hui, avec un film comme The Cove, l’accent s’est déplacé vers les droits des animaux eux-mêmes. L’objectif est de faire évoluer la notion de citoyenneté du XXIe siècle en incluant les baleines et les dauphins, c’est-à-dire des animaux considérés comme proches des humains, comme des personnes socialement vulnérables. Mais de l’autre côté, le Japon campe sur la position : « Et alors, qu’est-ce que vous dîtes du droit des animaux d’élevage comme les bovins et les porcs ? Pourquoi y en aurait-il un seulement pour les cétacés ? » Voilà où s’arrête la réflexion.
Actuellement, la consommation annuelle de viande de baleine ne dépasse pas environ deux ou trois tranchettes de salaison par personne. Répéter simplement que cela fait partie d’une « tradition » ou de la « culture » japonaise est bien irresponsable devant les exigences d’explication de la communauté internationale. L’Occident aussi affirme ses valeurs. Il faut donc repérer et discuter une par une et en détail chaque différence dans les façons de penser.

