Le droit à l’existence des communautés rurales
——Que pensez-vous de l’impact des médias sociaux ?
S.M. Le tournage de A Whale of a Tale fut temporairement suspendu par le séisme du Tôhoku de mars 2011, et ne put reprendre qu’en 2014. En janvier de cette année-là, l’ambassadrice des États-Unis au Japon d’alors, Caroline Kennedy, a posté sur Twitter un message de condamnation de la pêche dirigée des dauphins à Taiji, qui a provoqué une grande vague.
L’année suivante, un article sur le film a été posté sur le site anglophone du quotidien Asahi Shimbun. L’article a été partagé 4 000 fois en quelques jours. Mais dans le même temps, des centaines de commentaires négatifs et agressifs ont été postés sous l’article. C’est là que j’ai réalisé le terrifiant pouvoir des médias sociaux.
Aujourd’hui, les mots-clés, comme « Taiji », « pêche dirigée », « pêche au dauphin » sont devenus de purs « signes », ce qui empêche de penser la vie concrète des gens derrière ces mots. Aujourd’hui, des paroles très courtes et très puissantes, de simples « signes » en fait, se propagent plus vite que l’intention qui les a émis, c’est ça qui me fait très peur.
——Jay Alabaster dit que ce sont des petits villages en zone rurale comme Taiji qui sont actuellement plus en danger de disparition que les baleines et les dauphins.
S.M. Dans tous les pays, la globalisation voue les petits villages comme Taiji au déclin. La pêche dirigée représente environ 30 % des captures totales à Taiji. Il faut cependant reconnaître que la pêche à la baleine et aux dauphins n’est pas uniquement une question économique et alimentaire, mais aussi une question d’identité et de fierté de ce village.
Les habitants de Taiji ont très profondément gravé en eux le respect des baleines et des dauphins, parce qu’il y a 400 ans, quand leurs ancêtres ont fondé leur village, ils se trouvaient sur une terre sans beaucoup d’eau, et donc difficile à mettre en culture. Mais il se trouve que le village était situé sur un courant de passage des baleines et des dauphins, et c’est la pêche aux cétacés qui leur a permis de survivre. Ils ont donc le sentiment que ce sont les cétacés qui sont venus pour les aider et les sauver. Cette relation très forte avec les baleines et les dauphins fait partie de leur identité et de leur fierté. Il faut alors penser à la gravité de ce que vous faites si vous leur volez cette identité et cette fierté. La question dépasse largement le fait d’être d’accord ou pas. Ce n’est pas une question de tradition nationale ou de culture alimentaire, cela touche à l’existence même de ceux qui vivent dans les zones rurales.
——Le maire de Taiji essaie de mettre en œuvre sa vision de transformer le village en une ville dédiée à la recherche scientifique sur les cétacés. En effet, c’est par eux-mêmes que les habitants doivent imaginer leur avenir, et non pas sous la pression de l’extérieur, n’est-ce pas ?
S.M. C’est un problème auquel les habitants de Taiji doivent réfléchir, en effet, et c’est également une question que le Japon tout entier doit envisager. La pêche aux dauphins existe dans d’autres régions, comme la préfecture d’Iwate, et pourtant, seul Taiji est la cible des critiques mondiales. La pêche au harpon est moins critiquée que la pêche dirigée, pour la seule raison qu’elle est plus visible du rivage.
——Le contrôle de l’immigration est devenu plus sévère et le nombre de militants étrangers venant à Taiji a diminué, mais doit-on s’attendre à de nouvelles actions très concentrées comme par le passé ?
S.M. À mon avis, ils n’abandonneront jamais. Ce n’est pas parce qu’ils ne viennent pas au Japon que leurs actions ne seront pas très concentrées. Chaque année, le 1er septembre, jour d’ouverture de la pêche dirigée, les activistes émettent des protestations devant les ambassades et les consulats japonais du monde entier. Ces informations n’arrivent pas jusqu’au Japon, mais le fait que ces actions restent invisibles risque fort de les rendre plus problématiques dans le futur.
(Propos recueillis par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photos sans mention : Nippon.com. Photo de titre : © Okujira-sama Project Team)
