Les trois objectifs du Premier ministre

Interrogé sur les objectifs qu’il aimerait mener à terme au cours de son dernier mandat de Premier ministre, M. Abe a énuméré trois domaines, importants aux yeux de sa base conservatrice, où il restait des choses à faire : la révision de la Constitution, la restitution effective des Territoires du Nord et l’avancée des pourparlers avec Pyongyang sur la question des ressortissants japonais enlevés par des agents nord-coréens à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

Les deux derniers de ces trois points relèvent de la diplomatie et requièrent la coopération de dirigeants étrangers hostiles. Le Japon et la Russie sont en désaccord sur les conditions préalables à un traité de paix et à des négociations territoriales. Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un ne montre aucun signe d’ouverture aux propositions de M. Abe pour la mise en place d’un sommet sur la question des enlèvements. La révision de la Constitution est quant à elle une affaire intérieure. Mais elle se heurte aussi à de formidables obstacles.

L’adoption des textes législatifs ouvrant la voie à un référendum sur la Constitution était censée intervenir lors de la session extraordinaire de la Diète de l’automne 2019, mais le scandale des cerisiers en fleurs l’a fait dérailler. Le PDC, principal parti de l’opposition, est farouchement hostile à la révision, et le Kômeitô, associé au PLD au sein de la coalition au pouvoir, continue de formuler des réserves. S’il entend s’attribuer le mérite de la première révision de la Constitution depuis 1947, M. Abe va devoir négocier un projet apte à lui assurer à la fois une majorité des deux tiers dans les deux chambres de la Diète, l’adoption des textes nécessaires par le parlement et l’approbation de la révision par un référendum national, le tout avant septembre 2021.

Après quoi il faudrait sans doute encore un an environ pour que la constitution révisée entre en vigueur. Cet échéancier est pratiquement intenable. Et pourtant le Premier ministre répète avec insistance qu’il est résolu à venir à bout de la tâche avant de se retirer. Le fait est que M. Abe peut difficilement se permettre de renoncer à sa campagne en faveur de la révision de la Constitution, parce que ce faisant il s’aliénerait le soutien de sa base conservatrice et affaiblirait gravement son contrôle sur le parti au pouvoir. Dissoudre la Chambre des représentants au cas (probable) où elle ne parviendrait pas à avancer vers cet objectif pendant la session ordinaire de 2020 constituerait un bon moyen de montrer sa détermination. C’est pour cette raison que les vétérans du PLD misent sur une élection à l’automne.

Un quatrième mandat ? 

La possibilité existe toujours que le PLD remanie à nouveau ses règlements internes de façon à permettre à M. Abe d’effectuer un quatrième mandat à la présidence du parti. En ce qui le concerne, le Premier ministre a certes écarté cette idée, mais d’autres autour de lui l’ont évoquée à de nombreuses reprises. Dans une interview récente, Asô Tarô, vice-Premier ministre et ministre des Finances, a dit : « Si nous voulons vraiment réviser la Constitution, nous devons être disposés à envisager un quatrième mandat. » Le secrétaire général du PLD Nikai Toshihirô (à l’initiative duquel le nombre maximal de mandats a récemment été porté de deux à trois) a mentionné cette option à plusieurs occasions.

L’une des raisons qui font que cette éventualité revient régulièrement sur le tapis réside dans le fait qu’aucun des candidats à la succession de M. Abe — qu’il s’agisse du président du Conseil de recherche politique du PLD Kishida Fumio, de l’ancien secrétaire général du PLD Ishiba Shigeki, du secrétaire en chef du Cabinet Suga Yoshihide, du ministre de la Défense Kôno Tarô ou du ministre des Affaires étrangères Motegi Toshimitsu — ne jouit d’un avantage décisif sur les autres.

Les expériences passées laissent à penser que, si M. Abe conduisait le parti au pouvoir vers une nouvelle grande victoire après avoir dissout la Chambre des représentants, le soutien du PLD à l’instauration d’un quatrième mandat pourrait enregistrer une hausse spectaculaire. Si la réglementation était modifiée en ce sens, M. Abe pourrait se porter candidat ou ne pas le faire. Mais pour poursuivre la campagne constitutionnelle, il lui faut tout d’abord convoquer une élection générale et obtenir un quatrième mandat.

D’un autre côté, quelques voix se sont élevées au sein du parti pour suggérer que le premier ministre pourrait revoir ses ambitions à la baisse, en se contentant de faire adopter une loi référendaire par la session en cours de la Diète et en laissant le reste du travail au prochain président du PLD. Auquel cas on pourrait s’attendre à ce qu’il démissionne avant la fin de son troisième mandat pour donner à son successeur l’opportunité de se préparer en vue d’une élection générale en octobre 2021.

Si le laps de temps entre l’élection à la présidence du parti et l’élection générale était trop court, le PLD risquerait de perdre des voix. Ce constat a incité certains dans les rangs du parti à murmurer que, si M. Abe se retirait sans trop tarder, mieux vaudrait accélérer le processus de sélection de son successeur en cantonnant le vote aux membres du PLD siégeant à la Diète ou dans les organes législatifs régionaux, plutôt que de procéder à une élection à part entière. (Cette solution serait particulièrement souhaitable dans le cas où quelqu’un comme M. Ishiba, qui a émis des critiques à l’égard du gouvernement actuel, semblerait avoir des chances d’obtenir un soutien considérable au scrutin de sa section locale, tout en étant voué à perdre dans le scrutin global, où les votes des parlementaires, qui ont beaucoup de poids, iraient à son adversaire.)

Il semble peu probable que M. Abe, après avoir tenu les rênes du gouvernement pendant plus de sept ans, se contente de disparaître du paysage. Il reste peu de temps pour construire et cimenter une succession, et il semble raisonnablement logique d’assumer que M. Abe et le cercle de ses proches vont focaliser leurs grandes compétences stratégiques sur cet objectif au cours des mois qui viennent.

(Photo de titre : premier rang à partir de la gauche, le premier ministre chinois Li Keqiang, le Premier ministre japonais Abe Shinzô et le président sud-coréen Moon Jae-in se rencontrent à Chengdu, en Chine, le 24 décembre 2019, en préalable à l’ouverture du sommet d’affaires Japon-Chine-Corée du Sud. Jiji Press)