Le Japon sur la corde raide

La politique appliquée par M. Abe à l’égard de la Chine au cours des huit dernières années reflète les sentiments qui prévalent au sein de la population japonaise. Si plus de 80 % des personnes interrogées à l’occasion d’un sondage annuel ont une opinion défavorable de la Chine, environ 70 % d’entre elles affirment l’importance des relations nippo-chinoises, et la raison qu’en donnent la plupart d’entre elles est que la Chine est un important partenaire commercial. La décision de M. Abe de procéder avec lenteur et prudence en plaçant les liens économiques au premier rang de ses priorités est en accord avec l’opinion publique.

Ce qui a fait défaut au cours des huit dernières années, c’est un débat sérieux et honnête sur les changements fondamentaux survenus dans le statut relatif des deux pays et sur la meilleure façon de construire une nouvelle relation fondée sur ces changements. La Chine a désormais un produit national brut trois fois supérieur à celui du Japon, et l’écart est voué à se renforcer. Le rapport de forces au sein de la région est lui aussi en train de changer. Quelle sorte d’évolution devons-nous tracer pour les relations nippo-chinoises dans un contexte de mutations d’une telle ampleur ? M. Abe n’a pas apporté de réponse à cette question fondamentale.

Le gouvernement Abe s’est en outre dispensé de prendre position sur l’escalade des divergences entre Washington et Pékin. Du point de vue de la sécurité, Le Japon attache une grande valeur à son alliance avec les États-Unis et se préoccupe beaucoup des manœuvres territoriales de la Chine. Il ne s’en est pas moins montré disposé à coopérer avec elle sur la BRI, et il tergiverse face aux appels grandissants en faveur d’un découplage avec l’industrie chinoise de la haute technologie, particulièrement dans le domaine des communications mobiles de la 5G. Tokyo a hésité à se joindre à l’Occident pour condamner les violations des droits de l’homme commises par la Chine, et notamment la répression de la démocratie à Hong Kong, et sa position à propos de Taïwan n’est pas claire elle non plus.

Depuis le mois de mai 2018, c’est la volonté de Xi Jinping d’améliorer les relations bilatérales qui constitue la colonne vertébrale de la diplomatie de la Chine vis-à-vis du Japon. Ceci étant, l’image que les Japonais se font de la Chine reste pour celle-ci un sérieux problème, et la pandémie de Covid-19 n’a pas arrangé les choses. Depuis quelques mois, Pékin réfrène certes ses discours anti-japonais, mais les incursions dans le voisinage des îles Senkaku continuent d’alimenter l’hostilité des Japonais envers la Chine.

La vérité est que le comportement récent de la Chine – y compris son agressive « diplomatie du wolf warrior » – lui a aliéné de nombreux pays, dans le monde en développement comme en Occident. Cette atteinte au prestige international de la Chine risque de compliquer la tâche de Pékin en matière de renforcement des liens avec le Japon. Ceci dit, la Chine, avec sa « diplomatie du masque » et ses contributions à la gouvernance mondiale, suscite aussi une certaine admiration. Dans les années qui viennent, il ne fait pas de doute que les États-Unis et la Chine vont continuer de s’activer pour gagner de l’influence.

Vers une politique cohérente

Les défis fondamentaux auxquels le prochain gouvernement va se trouver confronté dans le domaine des relations nippo-chinoises ne sont autres que les problèmes restés en suspens sous le gouvernement Abe. À mon avis, il faudra pour les résoudre revoir notre vision d’ensemble du paysage, en mettant l’accent sur deux questions fondamentales.

La première concerne la définition que nous allons adopter de la relation nippo-chinoise maintenant et dans les années à venir.

Au cours des huit dernières années, le Japon et la Chine se sont livré une lutte diplomatique acharnée à propos de la structure de base de leur relation. Entre 2008 et 2012, les liens bilatéraux se sont effilochés du fait des tensions liées au conflit sur les îles Senkaku. Lorsque le moment est arrivé de réparer les dégâts, le Japon a cherché à ramener les aiguilles de l’horloge à l’année 20O8, quand les deux pays avaient des rapports plus cordiaux. Mais la Chine était bien déterminée à redéfinir la relation à la lumière de nouvelles réalités, notamment le changement du rapport de forces militaire en mer de Chine orientale et l’énorme supériorité de la Chine sur le plan économique. Vu le décalage entre les façons de voir de M. Abe et M. Xi, il est difficile pour eux de s’asseoir à la même table et d’ouvrir un débat productif sur l’avenir de la relation bilatérale.

Compte tenu de l’évolution des positions relatives des deux pays, un retour à l’année 2008 est hors de question. La première tâche qui attend le nouveau gouvernement consistera à élaborer un projet cohérent et réaliste pour une nouvelle ère des relations nippo-chinoises, en mettant l’accent sur les intérêts communs. Ce projet pourrait inclure la rédaction, longtemps repoussée, du « cinquième document » définissant les principes sur lesquels les deux pays conviennent de fonder la conduite de leurs relations.

La seconde question concerne la façon de réconcilier les intérêts des États-Unis et ceux du Japon au sein de la communauté internationale prise dans son ensemble.

Le gouvernement Abe a réussi à préserver la stabilité des relations nippo-chinoises en dépit de l’escalade des tensions entre Washington et Pékin. Mais le conflit entre les États-Unis et la Chine est de plus en plus intense dans un vaste éventail de domaines, qui vont du commerce et de la technologie à la démocratie et aux droits de l’homme, et Tokyo se trouve pris entre deux feux. Au bout du compte, le Japon devra prendre une décision sur des questions telles que le découplage et l’adoption de la technologie chinoise de la 5G. Les pressions pour l’inciter à se positionner sur des problèmes aussi embarrassants que la situation à Hong Kong et Taïwan vont elles aussi s’accentuer. Ceci étant, la politique d’ambiguïté stratégique de M. Abe va progressivement devenir intenable.

À un moment ou à un autre, il n’est pas exclu que Washington demande avec insistance l’adoption d’une réponse coordonnée à la « menace » chinoise non seulement par ses partenaires des « Five Eyes » (l’Australie, le Canada, le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande), mais aussi par le Japon (Voir notre article lié : Le Japon dans le « Five Eyes », ou l’ambitieuse stratégie du Royaume-Uni contre la Chine).

Confrontée au durcissement des politiques américaines, la Chine va très probablement s’efforcer de préserver son partenariat avec le Japon. S’il veut maintenir des liens amicaux avec les deux pays, Tokyo va devoir s’assurer la coopération d’autres alliés des États-Unis pour tempérer les exigences de Washington. Mais il doit aussi faire montre de fermeté dans le conflit territorial avec la Chine. Ce sera un délicat exercice d’équilibrisme.

Bien d’autres problèmes concrets vont indubitablement surgir dans les années qui viennent. Mais pour s’y atteler avec efficacité et cohérence, nous devons commencer par définir les grandes lignes d’une stratégie tournée vers l’avenir, en partant des relations « normales » rétablies par le gouvernement Abe. Mettant à profit les bonnes dispositions actuelles de Xi Jinping à l’égard du Japon, entamons un débat sur la forme que doit prendre la relation bilatérale, en plaçant les intérêts nationaux du Japon au sommet de nos préoccupations.

(Photo : le Premier ministre Abe Shinzô, à gauche, et le président chinois Xi Jinping se rencontrent à Pékin le 23 décembre 2019, avant la conférence Japon-Chine-Corée du Sud qui s’est tenue à Chengdu)