Une pénurie de main d’œuvre comblée par les étrangers
« A Tokyo, le manque d’infirmières et de gardes d’enfants qualifiées est devenu si sérieux que des maisons de retraite et des garderies ont dû fermer leurs portes. Les hôpitaux et le secteur de la distribution sont confrontés au même problème. La pandémie a mis en lumière notre incapacité à offrir des conditions de travail décentes à des travailleurs indispensables au bon fonctionnement de la société. Et si ces secteurs d’activité ne disposent pas des ressources humaines dont ils ont besoin, c’est tout simplement parce que les salaires qu’ils proposent sont sans commune mesure avec les horaires exigeants et les contraintes physiques et mentales qu’ils impliquent. »
La stratégie du gouvernement pour remédier à cette pénurie repose en grande partie sur un recours à de la main-d’œuvre étrangère. Quantité d’emplois vacants mal payés sont déjà occupés par des non-Japonais travaillant dans le cadre de visas d’étudiant ou de formation de courte durée. Par ailleurs, un nouveau système de visas de « compétences spécifiques » d’une durée maximum de cinq ans a été mis en place en avril 2019. Grâce à lui, les étrangers remplissant les conditions requises peuvent venir travailler au Japon dans quatorze secteurs précis, notamment les soins de santé, le bâtiment et l’agriculture.
« L’idée de faire appel à une main-d’œuvre abondante et bon marché venue de l’extérieur sans avoir à se préoccuper des causes fondamentales du problème est très séduisante. Mais si elle permet de résoudre la crise dans certains cas, c’est toujours au prix de salaires faibles et de conditions de travail médiocres. Avant d’en arriver là, mieux vaudrait s’efforcer d’embaucher des femmes de l’Archipel. Toutefois, pour que les Japonaises aient envie de travailler dans les secteurs de la garde d’enfants et des soins infirmiers, il faudrait commencer par améliorer leurs conditions de travail et d’embauche. Cette solution aurait certes un coût plus élevé. Mais elle aurait aussi l’avantage d’assurer le fonctionnement harmonieux de services essentiels sans recourir à du personnel étranger sous payé. »
Des emplois de plus en plus précaires
Pendant les sept années et demie qu’Abe Shinzô a passées à la tête du gouvernement, le nombre de Japonaises exerçant une activité rémunérée a augmenté de quelque 3 millions. Toutefois, plus de la moitié de ces nouveaux postes étaient de type non régulier. D’après les statistiques du gouvernement sur le travail, 56 % des femmes qui ont travaillé en 2019 avaient un emploi « non régulier ». 83 % d’entre elles ont eu un revenu annuel de moins de 1,9 million de yens (environ 15 000 euros), et 44 %, de moins de 1 million (environ 7 900 euros) de yens.
Depuis quelques années, les entreprises de l’Archipel font de plus en plus appel à des travailleurs contractuels et intérimaires si bien que le décalage croissant en termes d’indemnités et d’avantages sociaux entre employés réguliers et non réguliers est devenu un problème sociétal majeur.
« Pendant les années 1970-1980, le nombre d’emplois non réguliers est resté étroitement lié à celui des Japonaises mariées qui exerçaient un travail à temps partiel tout en conservant leur statut de femme au foyer. Ce n’est qu’à partir de l’éclatement de la bulle économique des années 1990 et de la période de stagnation qui en a résulté que l’on a commencé à assister à une prolifération d’employés non réguliers travaillant à plein temps, en particulier par le biais d’agences d’intérim. Une grande partie de ces travailleurs précaires sont des diplômés de l’université qui sont contraints d’assurer leur subsistance et celle de leur famille en effectuant des tâches de haut niveau souvent associées à d’interminables horaires et normalement réservées à des employés réguliers. »
Le statut d’employé non régulier est synonyme de bas salaire, d’avantages sociaux très limités et bien entendu de précarité de l’emploi.
« Les membres de cette catégorie de travailleurs risquent à tout moment de perdre leur place et par voie de conséquence de sombrer dans la misère du jour au lendemain. Ce sont eux qui souffrent le plus du décalage entre emplois réguliers et non réguliers. »
Une loi contre les « différences de traitement déraisonnables »
Pour combattre ce type d’inégalités, le gouvernement d’Abe Shinzô a promulgué plusieurs textes de loi. En avril 2020, un amendement de la Loi sur l’amélioration de la gestion du personnel et la conversion du statut des employés à temps partiel et à durée déterminée est entré en vigueur en ce qui concerne les grandes entreprises. Les PME disposent quant à elles d’un délai supplémentaire — jusqu’en avril 2021 — pour s’y soumettre. L’amendement de 2020 interdit les « différences de traitement déraisonnables » entre les travailleurs à temps partiel ou à durée déterminée et ceux qui ont un statut d’emploi permanent, tout en tenant compte des disparités de tâches et de responsabilités.
Reste à savoir comment cette disposition complémentaire de la loi sera interprétée et mise en œuvre. À ce propos, Shutô Wakana rappelle qu’en octobre 2020, la Cour suprême a pris trois décisions. Deux d’entre elles concernent des employés à temps partiel de la Faculté de médecine d’Osaka (Osaka Medical College) et des travailleurs contractuels de la société Metro Commerce Co. Ltd qui gère les points de vente du métro. Dans un cas comme dans l’autre, la Cour suprême a tranché en faveur de l’employeur en disant que le fait que celui-ci n’avait pas versé de bonus et d’indemnités de licenciement à ses employés non réguliers ne constituait pas une « différence de traitement déraisonnable » par rapport au personnel standard. Mais dans son troisième jugement, elle a donné raison aux travailleurs non réguliers de la poste japonaise (Japan Post) qui poursuivaient celle-ci pour ne pas leur avoir accordé les mêmes appointements et congés payés que les employés permanents.
« Si je m’en rapporte à ces décisions, j’ai l’impression que quel que soit le contenu de la loi, il va être difficile de combler le décalage existant en termes de rémunération, qu’il s’agisse du salaire de base, des bonus et des indemnités de licenciement. Mais d’un autre côté, elles permettent d’espérer des progrès en ce qui concerne les éléments non-salariaux des rémunérations, en particulier les avantages liés à l’emploi, les primes et les congés payés. D’autres cas ont bien entendu été portés devant les instances judiciaires de l’Archipel et il est possible que les jugements rendus aillent aussi dans le sens d’un progrès en matière d’égalité de salaires. Mais je ne suis guère optimiste. »