La situation des femmes au foyer et des mères célibataires
Si autant de Japonaises ont un statut d’employé non régulier, c’est en partie parce que le système de taxes et de sécurité sociale de l’Archipel est intéressant du point de vue financier pour la plupart des femmes mariées travaillant à temps partiel. Il suffit en effet qu’elles aient un revenu inférieur à un certain plafond et qu’elles soient déclarées par leur époux en tant que femme au foyer pour que le ménage bénéficie d’une réduction d’impôts importante. En revanche, dès qu’elles optent pour un emploi à plein temps, elles sont soumises non seulement à une imposition plus élevée mais aussi au paiement de cotisations de sécurité sociale et de retraite à titre individuel. Et c’est pourquoi elles sont si nombreuses à ne travailler qu’un nombre d’heures limité.
Mais en raison de la stagnation des salaires masculins, une proportion de plus en plus importante de ménages japonais a besoin d’un revenu supplémentaire apporté par l’épouse pour boucler les fins de mois. Les mères célibataires dont le nombre est également en augmentation doivent quant à elles se contenter dans bien des cas d’un emploi non régulier à temps plein ou partiel comme unique source de revenu. La perte de ce type de travail à cause de la pandémie de Covid-19 a ainsi plongé quantité de personnes dans la précarité financière.
Pour faire face à cette situation, le gouvernement japonais a adopté un Plan de subventions à l’ajustement de l’emploi qui s’applique aux employés aussi bien permanents que précaires.
Shutô Wakana souligne : « Au moment de la crise financière de 2008, des milliers de travailleurs non réguliers de l’Archipel ont été purement et simplement licenciés, ce qui a provoqué un tollé. Avec l’épidémie de coronavirus, les entreprises du secteur des services ont semble-t-il fait appel au Plan de subventions à l’ajustement de l’emploi pour éviter d’en arriver à de telles extrémités. C’est un fait tout à fait nouveau. Toutefois, si la crise sanitaire se prolonge, il va devenir de plus en plus difficile de conserver ce type d’emplois. »
D’après l’enquête sur la main-d’œuvre effectuée par le ministère des Affaires intérieures et des Communications, le nombre d’emplois non réguliers a accusé une baisse pour le huitième mois consécutif en octobre 2020, alors même que celui des emplois permanents avait progressé. Au mois de juillet 2020, les licenciements d’employés non réguliers ont atteint le chiffre record de 1,3 million, 62 % d’entre eux concernant des femmes.
« Du point de vue de la loi, il y a eu indéniablement quelques progrès dans le sens d’une réduction des disparités de salaires et d’avantages sociaux. Mais les inégalités concernant la sécurité de l’emploi constituent un grave problème qui est loin d’être réglé. Le moment est venu de nous interroger. Qu’est-ce qui justifie, y compris d’un point de vue purement économique, qu’une entreprise conserve une nouvelle recrue embauchée à titre permanent tout en licenciant une femme qui travaille pour elle depuis 20 ans à temps partiel ? »
Le problème crucial des garderies d’enfants
En dépit d’un accroissement de la main-d’œuvre féminine, le gouvernement d’Abe Shinzô n’a pas rempli une grande partie de ses objectifs sur la promotion des femmes. Au départ, il avait demandé à ce qu’en 2020, 30 % des postes de direction dans les entreprises et dans le monde politique soient occupés par des Japonaises. Mais par la suite, il a revu ses exigences à la baisse et repoussé l’échéance « le plus tôt possible d’ici 2030 ». Dans le même temps de nombreuses citadines mères de famille et désireuses de travailler ont été confrontées à d’interminables listes d’attente pour les places en garderie, et ce en dépit des promesses du gouvernement de régler le problème avant la fin de l’année fiscale 2020 (1er avril 2020-31mars 2021).
Le 16 septembre 2020, Suga Yoshihide a remplacé Abe Shinzô au poste de Premier ministre. Et il a repris à son compte la volonté du gouvernement de son prédécesseur de régler la question des listes d’attente des garderies, dans le cadre d’une stratégie multiforme pour enrayer la baisse du taux de natalité au Japon. Mais Shutô Wakana ne se fait guère d’illusions.
« La pénurie de places dans les garderies est due avant tout à un manque de main-d’œuvre adéquate », affirme-t-elle. « On a vu le cas où une garderie flambant neuve n’a pas pu ouvrir ses portes faute d’employés. Il y a pourtant beaucoup de personnes qualifiées pour ce type de métier mais elles ne veulent pas en entendre parler tant que les conditions de travail restent aussi mauvaises. C’est un problème qui va être difficile à résoudre. En principe, je ne suis pas opposée à l’idée de garderies privées mais je suis bien forcée de constater que la tendance à la déréglementation du marché a contribué à faire encore baisser les salaires des aides maternelles. »
Shutô Wakana n’approuve pas le fait que ce soient les mécanismes du marché qui décident de la valeur d’un emploi.
« Les mesures politiques peuvent elles aussi jouer un rôle dans la façon de traiter les ressources humaines. À preuve, le salaire minimum et les limites imposées par la loi aux horaires de travail. »
Le fait que les femmes continuent à être mal payées en dépit de l’aggravation du manque de main d’œuvre dans les secteurs où elles travaillent prouve que le marché ne fonctionne pas comme il devrait. « Il faut rendre ces métiers suffisamment gratifiants et attractifs », insiste l’économiste japonaise. « Le moment est venu d’ouvrir un débat sur les mesures à prendre pour attirer la main-d’œuvre dont nous avons besoin. Un débat qui fait partie intégrante de nos efforts pour promouvoir le rôle des femmes dans la société. »
L’avenir incertain de l’égalité des genres au travail après la pandémie
La pandémie de Covid-19 a mis un coup d’arrêt aux tentatives de suppression des inégalités entre employés réguliers et non réguliers. Dans le même temps, elle a accéléré les progrès vers une diffusion généralisée du télétravail, un des objectifs majeurs de la réforme de la façon de travailler d’Abe Shinzô. Le travail à distance semble à priori une solution idéale pour les femmes désireuses de concilier contraintes familiales et exigences de l’emploi. Mais Shutô Wakana se demande s’il va vraiment dans le sens de leurs intérêts.
« La crise sanitaire a montré à quel point la division des tâches ménagères est profondément ancrée dans les mentalités au Japon. Quand les écoles et les garderies ont fermé au début de la pandémie, beaucoup de femmes ont constaté qu’il leur était impossible de continuer à exercer leur métier avec des enfants constamment présents à la maison. Et ce qu’il s’agisse d’un travail sur site ou de télétravail. Pour elles, le coronavirus a constitué un obstacle de plus à leur participation à la vie active. »
En ce qui concerne l’après pandémie, Shutô Wakana considère qu’ « une fois que le pire de la crise sera passé et que l’économie aura recommencé à fonctionner normalement, les entreprises recruteront à nouveau des employés non réguliers et un grand nombre de femmes se remettront à travailler. Pour ma part, je vais observer de près la façon dont les tribunaux interprètent le concept de ‘différence de traitement déraisonnable’. J’espère qu’il en résultera une amélioration générale de la situation des travailleurs précaires. Mais je dois avouer franchement que je ne m’attends pas à ce que l’égalité des genres fasse des progrès conséquents. À moins que le gouvernement ne prenne des mesures énergiques pour améliorer la rémunération et les conditions de travail des employés qui jouent un rôle essentiel dans la société », affirme-t-elle en conclusion.
(Interview et texte d’Itakura Kimie de Nippon.com. Photo de titre : avant le déjeuner, une aide maternelle désinfecte les tables de l’école maternelle Mitsukyo Tanpopo de Yokohama, en juin 2020. © Kyôdô)