L’impact des élections à Tokyo

En dépit de ces recommandations, le comité d’organisation et ses soutiens sont restés indécis. Il est intéressant de noter que la question de savoir qui compenserait la perte de recettes liée à la vente des tickets restait elle aussi en suspens. Puis les élections à l’Assemblée métropolitaine de Tokyo ont été annoncées. Le parti Tomin First no Kai, conseillé par la gouverneure de Tokyo Koike Yuriko, risquait de perdre la plupart des sièges qu’il occupait à l’Assemblée. Conformément à un pari soigneusement calculé, le Tomin First, dans son manifeste pour les élections, s’est engagé en faveur d’une tenue des Jeux olympiques en l’absence de spectateurs. Bien qu’elle n’ait pas exprimé explicitement sa position personnelle sur la question des spectateurs, Il est clair que Koike avait une bonne appréhension de la direction que prenait l’opinion publique.

Les élections ont eu lieu le 4 juillet, et le Tomin First, contrairement à ce qu’on attendait, a maintenu une présence solide à l’Assemblée en arrivant en seconde position derrière le Parti libéral-démocrate. Quatre jours plus tard, un quatrième état d’urgence était déclaré à Tokyo. C’est probablement cet événement, ajouté aux résultats des élections, qui a poussé Koike à persister dans son projet de tenue des Jeux sans spectateurs. Les limitations du nombre des spectateurs japonais avaient censément été définies à la fin du mois d’avril, mais dans les faits, la décision a été reportée jusqu’à deux semaines avant l’événement et il en a résulté de sérieuses difficultés pour les organisateurs d’événements, notamment en ce qui concernait les remboursements des tickets à leurs détenteurs.

Les politiques de report portent en germe le désordre

En fin de compte, la confusion générée par les reports des préparatifs des Jeux olympiques peut être imputée aux politiciens et à leurs manœuvres en coulisses. Il est clair que les dangers liés à la pandémie de Covid-19 ne sont pas encore derrière nous. Ceci étant, au vu de la façon dont les sports professionnels ont repris en Europe et aux États-Unis à mesure des campagnes de vaccination, on ne peut pas s’empêcher de se demander ce qui aurait pu se passer si les Jeux olympiques avaient été reportés deux années consécutives au lieu d’une seule.

C’est le Premier ministre Abe Shinzô qui a expressément demandé un report d’une durée d’un an — contre l’avis d’un grand nombre de personnes de son entourage. Beaucoup pensent qu’Abe a pris cette décision en pleine conscience du fait que son mandat de président du PLD, le parti au pouvoir, et à ce titre de Premier ministre, arrivait à échéance en septembre 2021. La tenue des Jeux olympiques avant cette date aurait maximisé ses chances d’ouvrir les Jeux avec éclat en tant que Premier ministre. Abe a sans doute estimé qu’en tirant parti de l’effervescence nationale consécutive aux Jeux, il serait en mesure de conduire le PLD vers une victoire décisive lors d’une élection générale convoquée peu après la fin des Jeux.

Il semble donc que le chaos politique actuel provienne d’une défaillance du jugement politique. Paradoxalement, la démission d’Abe peu après, pour raisons de santé, signifiait qu’il ne serait même plus en mesure de superviser les préparatifs des Jeux en tant que titulaire d’un quelconque poste de dirigeant. Plus tôt dans l’année, l’ancien Premier ministre Mori Yoshirô avait lui aussi démissionné de son poste de président du TOCOG suite à des remarques désobligeantes qu’il avait faites sur les femmes. L’effacement de politiciens tels qu’Abe et Mori, qui avaient été au gouvernail pour la mise en place des Jeux olympiques de Tokyo, et l’afflux de démissions de personnes directement impliquées dans l’organisation des Jeux, ont créé un vide de pouvoir. Et ce phénomène a sans doute contribué à retarder la décision de limiter le nombre des spectateurs.

Après l’annonce du report faite en 2020, Abe, qui était alors Premier ministre, l’actuel Premier ministre Suga (alors Secrétaire en chef du Cabinet) et d’autres personnalités ont proclamé haut et fort que la tenue des Jeux dans « leur forme intégrale » fournirait la preuve de la victoire de l’humanité sur le Covid-19. Un an plus tard, il faut bien reconnaître qu’il ne reste qu’une sensation de vide.

En Grande-Bretagne, on a vu les finales des championnats d’Europe de football et le tournoi de tennis de Wimbledon remplir les stades. On a observé l’excitation suscitée aux États-Unis par le double défi et le double exploit d’Ohtani Shôhei en Major Leage de baseball et au match des All-Stars.

Le Japon en revanche, où le vaccin n’était pas encore accessible à l’ensemble de la population, s’est lancé vaille que vaille dans ses Jeux sans spectateurs alors même que la crainte d’une diffusion rapide de la maladie persistait. Les délégations étrangères d’athlètes et d’officiels arrivées au Japon ont été entassées dans le Village olympique et mises en quarantaine, tandis que la couverture des événements par les médias étrangers soucieux d’informer le monde sur la situation qui régnait au Japon faisait l’objet de restrictions. La majorité des événements parallèles conçus pour mettre de l’animation autour des Jeux ont eux aussi été annulés.

Le coup d’envoi des Jeux a été donné le 23 juillet à 20 heures. Au cours de la cérémonie d’ouverture, les athlètes des différents pays sont entrés dans le Stade national et y ont défilé sans acclamations des spectateurs. Quel effet tout cela aura-t-il sur l’image du Japon dans le monde ?

(Photo de titre : le Stade national juste avant la cérémonie d’ouverture. Vue de loin, l’étrange mosaïque représentant les spectateurs assis donne l’impression que le stade, pourtant vide, est plein. Photo : Nippon.com)