Le petit boutiquier de la politique
L’obsession du pouvoir l’a peut-être rendu déraisonnable, mais, plus sûrement, il a manqué à Suga un stratège en chef à ses côtés, un « spin doctor », ce qu’avaient Abe ou Koizumi avant lui.
Suga, qui a commencé sa carrière comme conseiller municipal à Yokohama n’a jamais été qu’un petit boutiquier de la politique, du genre qui ne vend que ce qu’il fabrique lui-même. Il n’a jamais eu aucune idée de comment se dirige une organisation rationnelle. Cela lui a toujours servi tant qu’il était secrétaire général du gouvernement, mais pour faire un Premier ministre, il faut autre chose. Quand on est la face du pays, on est impliqué dans tous les dossiers et ses paroles sont gravées pour l’histoire.
Ses limites sont apparues aux yeux de tous lors de la conférence de presse donnée à la fin de l’opération d’évacuation en Afghanistan, le 1er septembre, quand, à la question d’un journaliste demandant si la réponse du gouvernement avait été appropriée, M. Suga a répondu :
« L’objectif de cette opération était de protéger le peuple japonais. Dans ce sens, je trouve que c’était très bien. »
Or, l’appareil des Forces d’Auto-Défense qui a quitté Kaboul à ce moment-là n’emportait qu’un seul et unique ressortissant japonais, totalement en-deça de l’objectif initial qui était d’évacuer aussi les centaines de collaborateurs afghans et leurs familles. Le commentaire du Premier ministre était pour le moins indigne d’un chef-d’État d’un grand pays. Un conseiller en communication lui aurait certainement fait dire : « Nous ne laisserons pas derrière ceux qui ont aidé le Japon. »
Au mépris des règles d’un retrait dans la dignité
Suga n’a rien trouvé de mieux que d’annoncer sa décision de ne pas se représenter avant que les Jeux paralympiques de Tokyo ne soient terminés. Le moins qu’on puisse dire est qu’il aurait pu attendre la fin de cet événement international majeur, qu’il a pourtant maintenu en dépit de l’opposition populaire. Une fois de plus, il a montré son incapacité à voir la situation dans son ensemble.
Cette attitude suicidaire a créé une sorte de « vacance du pouvoir » dans la politique japonaise. L’élection du nouveau président du PLD aura lieu le 29 septembre, et même si celui-ci est immédiatement nommé Premier ministre, il lui faudra bien un mois pour désigner un nouveau gouvernement. Qu’une catastrophe majeure ou une urgence militaire se produise pendant cette période, le Japon peut-il compter sur l’administration Suga en état de « mort technique » pour en assumer toutes les responsabilités ?
Si M. Suga avait été vraiment conscient de son rôle de chef de gouvernement, il aurait pu demander à son parti d’avancer la date de l’élection de son nouveau président en même temps qu’il annonçait ne pas s’y représenter. Cela aurait au moins réduit cette vacance.
Après Abe il y a un an, Suga est le second Premier ministre japonais à tomber pendant la crise du coronavirus. Ce sont également les deux premiers à la plus haute fonction du pays à ne faire aucun fi des règles élémentaires au moment de leur retrait.
(Photo de bannière : le Premier ministre Suga Yoshihide s’éloigne après avoir annoncé sa décision de ne pas se présenter à la présidence du PLD, dans l’après-midi du 3 septembre. Jiji)