Rendre hommage à un mentor
Yoshida, semble-t-il, pensait que, au titre de la nouvelle Constitution, les funérailles nationales étaient réservées à l’empereur. Et pourtant, il allait faire l’objet des premières funérailles nationales de l’après-guerre.
Yoshida a accompli deux mandats de Premier ministre entre 1946 et 1954, pour un total de sept années, au cours desquelles il a négocié la fin de l’occupation américaine et le retour du Japon à l’indépendance. Il est mort le 20 octobre 1967. À ce moment, c’est Satô Eisaku qui était Premier ministre. Protégé de Yoshida, il avait fait appel à ses services tout au long de sa vie, et il décida que son mentor méritait des funérailles nationales.
Bien que cela n’ait sans doute pas influencé directemant sa décision, Yoshida avait en outre protégé Satô dans une affaire de corruption. Ce dernier était secrétaire général du Parti libéral quand il fut accusé d’avoir reçu des pots-de-vin de sociétés de construction navale en 1954. Yoshida exerça des pressions sur le ministre de la Justice pour l’inciter à refuser d’approuver les poursuites, jusqu’à l’acquittement de Satô dans le cadre d’une amnistie générale accordée en 1956 pour célébrer l’admission du Japon aux Nations Unies.
Les ordres envoyés depuis Manille
Deux semaines avant la mort de Yoshida, le Premier ministre Satô était parti effectuer une tournée en Asie du Sud-Est et en Australie. Il se trouvait à Manille quand la nouvelle lui est parvenue et il décida de réclamer des funérailles nationales sans précédent depuis la fin de la guerre. Il a écrit dans son journal de bord qu’il fallait immédiatement faire appel au Secrétaire général du cabinet pour lancer les préparatifs.
Satô a égament contacté le politicien du Parti libéral démocrate Sonoda Sunao, vice-président de la Chambre des représentants, quelques heures après avoir entendu parler de la mort de Yoshida. Un récent article du Tokyo Shimbun du 5 septembre 2022 dit qu’il a demandé à Sonoda de persuader le dirigeant du Parti socialiste japonais, la principale force d’opposition, de se prononcer en faveur de funérailles nationales, vu qu’elles n’étaient pas fondées juridiquement, et que Sonoda a obtenu cet accord le même jour. Satô a interrompu sa tournée et il est revenu au Japon le lendemain soir. Il s’est rendu directement à la résidence de Yoshida à Ôiso, dans la préfecture de Kanagawa, pour lui rendre hommage.
Le 23 octobre, il a convoqué une réunion extraordinaire du cabinet, où il a fait passer la décision d’organiser des funérailles nationales pour Yoshida. Après quoi il s’est rendu directement à la messe funéraire célébrée à la demande des membres catholiques de la famille de Yoshida (Yoshida lui-même avait déclaré de son vivant qu’il souhaitait se concertir au catholicisme, et reçu le baptême juste après son décès), avant de quitter ses vêtements de deuil et de rendre à l’empereur Hirohito une visite au cours de laquelle il a parlé de son voyage et de ses projets funéraires pour Yoshida. Le Parti communiste japonais mis à part, l’idée n’a guère suscité de résistance active dans les partis d’opposition, si bien que Satô a été en mesure de régler la question juste trois jours après la mort de Yoshida.
Le 31 octobre, des funérailles nationales ont été célébrées en hommage à Yohida Shigeru au Nippon Budôkan de Tokyo, avec plus de 5 000 participants, dont le prince héritier Akihito et la princesse héritière Michiko, d’autres membres de la famille impériale et des dignitaires étrangers. En tant que président du comité funéraire, Satô a prononcé un éloge funèbre, dans lequel il a parlé des efforts consentis par Yoshida en vue de reconstruire le Japon après la défaite et l’occupation étrangère, et déclaré que la restauration de l’indépendance nationale constituait le plus grand exploit de l’après-guerre.
Aujourd’hui, la polémique des obsèques d’Abe Shinzô
Sans l’intervention enthousiaste de Satô, Yoshida n’aurait jamais eu de funérailles nationales juste 11 jours après sa mort. Aujourd’hui, 55 ans plus tard, les sondages d’opinion ont montré que beaucoup de gens avaient été hostiles à l’idée d’une cérémonie similaire en hommage à Abe Shinzô, en dépit des circonstances de son décès. Cela tient en partie au fait que les avis sont partagés quant à son bilan, sans oublier le débat en cours à propos des relations qu’il entretenait avec la secte Moon, aussi appelée Église de l’Unification.
Satô a agi avec célérité pour obtenir l’accord des partis d’opposition et d’autres acteurs, mais on ne trouve aucune trace de ce genre d’initiative chez le Premier ministre Kishida Fumio, président du comité funéraire dans le cas d’Abe, et les différences entre leurs comportements sont manifestes.
(Photo de titre : les funérailles nationales de l’ancien Premier ministre Yoshida Shigeru au Nippon Budôkan le 31 octobre 1967. Jiji)