La « paix par la force » : une mentalité encore très présente aujourd’hui

Ce sont ces idées qui ont fait connaître Curtis LeMay. Il était convaincu que les guerres modernes ne se gagnent pas sans tuer des civils. Une phrase de lui est restée célèbre : « Toute guerre est immorale, et si cela doit vous déranger, alors vous n’êtes pas un bon soldat. » Il était un fervent défenseur du concept de la « paix par la force ». Pour lui, la puissance écrasante de l’armée américaine était le meilleur moyen de convaincre le camp ennemi qu’il n’avait aucune chance de sortir victorieux, lui coupant l’herbe sous le pied et évitant de ce fait tout conflit éventuel futur. Aucune imagination ni compassion pour les vaincus. Selon le professeur Kamioka, il ne s’agissait pas d’une caractéristique problématique de Curtis LeMay lui-même, mais plutôt de l’approche de la guerre adoptée par les États-Unis.

Pour Kamioka Nobuo, les êtres humains peuvent être plus ou moins divisés en deux catégories : « Ceux qui ont de l’imagination et de l’empathie envers les autres dans une situation différente de la leur, et ceux qui n’en ont pas. Et Curtis LeMay appartenait à la deuxième catégorie. Il n’a jamais prêté attention ou ni même rendu hommage aux centaines de milliers de Japonais qui ont perdu la vie en raison des ordres qu’il a donnés. Ces personnages dominent encore dans l’actuel establishment politique et militaire américain, ajoute le professeur, et n’hésitent pas à éliminer les opinions dissidentes. Même après que le chaos au Vietnam a stimulé le sentiment anti-guerre et l’opposition aux États-Unis et dans le monde, nombreux sont ceux qui sont restés partisans de la mentalité la « paix par la force » si chère à Curtis LeMay.

Pour le professeur Kamioka, les conclusions tirées de ses recherches sont toujours valables à l’époque actuelle.

« Le peuple américain n’a pas été éduqué correctement pour entamer une réflexion sur les fautes de son pays. C’est la raison pour laquelle tant de personnes croient, de façon simpliste, que les actions des États-Unis sont justes et pensent que quelques vies sacrifiées peuvent suffire pour parvenir à la paix. La condition est seulement d’être prêt à utiliser la force pour éliminer les autres pays. Cette mentalité de la « paix par la force » continue d’être présente encore aujourd’hui et se répand dans de nombreux esprits.

Dans son analyse de la situation actuelle, le professeur Kamioka décrit le président américain Donald Trump comme l’ultime exemple d’une personne appartenant à la même catégorie que Curtis LeMay, une personne qui manque d’imagination comme d’empathie : « En raison de la puissance et de l’influence significative des États-Unis dans le monde, je crains que la notion de « America First », l’idée selon laquelle les Américains devraient seulement penser à ce qui est bon dans l’immédiat pour leur pays, ne puisse être à l’origine de troubles à l’échelle internationale, et mener ultimement à un effondrement total. Je suis professeur de littérature, et la littérature aide à imaginer les sentiments des autres et à développer des sentiments de compassion pour eux. Je pense qu’à une époque où de nombreux pays adoptent des approches similaires à celles de l’administration Trump en matière de politique étrangère, le pouvoir de la littérature est plus que jamais nécessaire. »

S’il n’y avait pas eu de guerre, que serait devenu Curtis LeMay ?

Le professeur Kamioka est spécialiste en littérature, il est donc surprenant qu’il ait choisi d’écrire un livre sur Curtis LeMay, un soldat et un officier militaire de haut rang. C’est l’histoire et l’expérience de sa propre famille pendant la guerre qui l’ont poussé à écrire un livre consacré à ce personnage.

Dans le bureau du professeur Kamioka, à l’Université Gakushûin (© Yokozeki Kazuhiro)
Dans le bureau du professeur Kamioka, à l’Université Gakushûin (© Yokozeki Kazuhiro)

« Mon père était formé en tant que « torpille humaine » à l’école navale sous-marine d’Ôtake, dans la préfecture de Hiroshima. Heureusement, la guerre a pris fin avant qu’il ne soit envoyé au front. Ma mère a également vécu le bombardement aérien de Jôhoku, à Tokyo en 1945. Grâce à eux, j’ai compris la cruauté de la guerre. Ce sont eux qui m’ont inspiré l’écriture de ce livre. »

Toutefois, le professeur Kamioka pense que Curtis LeMay n’était pas un homme foncièrement brutal, ou même un meurtrier. En fait, il était « un officier supérieur, à qui ses hommes faisaient confiance, et un mari, et un père qui aimait sa famille plus que tout. » Curtis LeMay était un contemporain de l’aviateur romancier français Antoine de Saint-Exupéry. Tous deux rêvaient de s’envoler dans les airs à une époque où l’aviation n’en était encore qu’à ses balbutiements. L’un deviendra un chef militaire, l’autre écrira Le Petit Prince, notamment. Pour le professeur Kamioka, Curtis LeMay aurait été un bon pilote s’il n’y avait pas eu la guerre. Cependant, ses compétences et son sens aigu du devoir ont fini par coûter la vie à de nombreuses personnes. « Comment la guerre crée-t-elle des personnages comme Curtis LeMay ? », c’est la question à laquelle le professeur Kamioka se propose de réfléchir dans son ouvrage. « La guerre fait faire d’atroces choses. C’est pourquoi il faut éviter la guerre à tout prix. » ajoute-t-il.

Sur le campus de l'Université Gakushûin (© Yokozeki Kazuhiro)
Sur le campus de l’Université Gakushûin (© Yokozeki Kazuhiro)

(Texte de Koizumi Haruna et Igarashi Kyôji de Power News. Photo de titre : le dernier ouvrage de Kamioka Nobuo [© Hayakawa shobô] et son sujet, Curtis LeMay. [AP/Aflo])