Réunir les cerveaux plutôt que les sexes

Les explications de Kurokawa Ihoko sont souvent convaincantes, mais laissent également dubitatifs par certains aspects. Par exemple, si le cerveau a évolué en fonction d’une stratégie reproductive différente selon le sexe, qu’en est-il des femmes qui n’ont pas d’enfant ? « Ce n’est pas parce qu’on n’expérimente pas la grossesse que le cerveau est moins développé, dit-elle. Il enregistre d’autres expériences que celles liées à la naissance et l’éducation d’un enfant. Ce qui est certain, c’est que la grossesse, l’accouchement et l’allaitement ont un impact hormonal sur le cerveau. Durant cette période, l’empathie envers le nourrisson est à son maximum et cela change les priorités. Moi-même, quand je travaillais tout en élevant mon enfant, ma façon de voir les choses était différente, je m’en rendais compte et je demandais souvent conseil à des amies sans enfants. »

À l’heure où la diversité est recherchée, l’idéal est de tirer le meilleur parti de la variété de perceptions du cerveau en toutes circonstances, selon Kurokawa : « Le genre de notre corps n’est pas forcément celui de notre cerveau. Donc, plutôt que de se focaliser sur la proportion d’hommes et de femmes dans le monde du travail, mieux vaut constituer des équipes autour de cerveaux d’âge varié, d’hommes empathiques et de femmes pragmatiques, bref, d’une multiplicité de cerveaux, sans quoi on tombe aisément dans les préjugés. Il faut mettre en avant la sensibilité du cerveau féminin dans certaines circonstances et celle du cerveau masculin dans d’autres, savoir faire équipe. »

S’en remettre à autrui et accepter de montrer ses faiblesses, c’est aussi susciter l’affect : « Le cerveau est interactif, il est programmé pour ressentir de l’affection à travers les échanges. On n’est pas attaché à sa femme ou sa partenaire parce qu’elle est belle, gentille ou bonne cuisinière. On éprouve de l’attachement pour elle parce qu’elle nous sourit quand on l’aide à faire quelque chose, quand on fait équipe. De la même façon, est-il possible d’aimer un homme qui ne se plaint jamais, tel un chevalier en armure ? Il faut savoir dévoiler certaines faiblesses pour susciter l’affection, non ? »

Cerveau masculin, féminin et… politique

Dans le contexte actuel de pandémie mondiale, quel impact la sensibilité des responsables politiques a-t-elle sur la gestion de crise ? Ceux dont la capacité à agir et à communiquer a le plus attiré l’attention sont des femmes : la chancelière allemande Angela Merkel, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen ou encore la Première ministre néozélandaise Jacinda Ardern.

« En effet, elles ont tiré le meilleur parti de la sensibilité féminine, considère Kurokawa. Une crise sans précédent comme celle que nous vivons actuellement demande certainement de tirer tout le bénéfice du cerveau féminin et de sa force de communication fondée sur l’empathie et l’accompagnement de chacun. Le gouvernement libéral-démocrate japonais fait la part belle au cerveau masculin. Et même si le nombre de femmes politiques augmentait, on se retrouverait sans doute, dans l’état actuel des choses, avec des femmes habituées à se comporter comme des hommes, comme leurs homologues masculins. Aucune ministre japonaise n’est en mesure d’imiter la Première ministre néozélandaise, capable de se montrer au naturel, en famille, et de délivrer un message politique tout en changeant la couche de son bébé. »

À propos de la gestion de la crise du coronavirus par le Premier ministre Abe Shinzô, Kurokawa Ihoko laisse échapper un petit rire : « C’était intéressant de voir le gouvernement tâtonner face à cette situation inédite et imprévisible. Si l’on essaie de distribuer équitablement des masques, ils mettent du temps à arriver et plein de gens n’en veulent pas. Pour le coup, il aurait mieux valu soutenir les structures médicales. Parce que des masques, on peut en fabriquer soi-même. Le manque d’efficacité du gouvernement a peut-être participé à renforcer la conscience de la population qu’en cas de crise, on ne peut compter que sur soi-même. »

Pour elle, les politiques doivent être capables de jouer des deux modèles neuronaux : « L’important est d’utiliser sciemment les deux types de perception. Il faut savoir contrôler l’usage de son cerveau en fonction des situations, agir avec empathie dans certains cas et rigueur dans d’autres. C’est particulièrement vrai pour les politiques. Mais comme il est difficile de maîtriser ses réactions instinctives, il faut s’attacher à connaître ses tendances pour s’entourer de gens qui pourront prendre le contre-pied à nos préjugés. En politique, il faut viser à une diversité des types de cerveau, davantage qu’à une parité des genres. Associer cerveaux axés sur l’empathie et cerveaux axés sur la résolution de problèmes, c’est protéger nos vies et notre pays. »

(Texte et interview d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Photos : Hanai Tomoko)