« Un grand progrès » pour le régime de Xi Jinping
Après l’abolition en 1991 des « Mesures provisoires s’appliquant pendant la période de rébellion communiste », qui était la base de la politique d’opposition au continent menée par la République de Chine (N.D.L.R. — loi d’urgence qui avait permis de décréter un système de mobilisation nationale en suspendant la Constitution, en raison du conflit entre le Part communiste chinois et le KMT), des discussions ont eu lieu à Hong-Kong entre la Chine et Taïwan en 1991, et elles ont abouti à cet « Accord/Consensus de 1992 ». Il n’a pas été annoncé officiellement à cette époque : ce n’est qu’en mars 2000 avant l’entrée en fonction, en mai de la même année, du gouvernement du PDP après la défaite électorale du KMT que Su Chi, ministre aux Affaires continentales du gouvernement KMT de Lee Teng-Hui, a communiqué à ce sujet.
Pour ce qui est de son contenu, les deux parties reconnaissent que la Chine est une, mais la partie taïwanaise souligne qu’elle a plusieurs représentants et qu’il convient à chaque partie d’interpréter ce qu’est « une seule Chine ». La Chine ne l’a cependant jamais admis officiellement. De plus, la partie chinoise utilise le mot « accord », alors que pour Taïwan, il s’agit d’un « consensus ». Enfin, la réponse chinoise n’a pas été la même sous le régime de Jiang Zemin (1989-2002) que sous celui de Hu Jintao (2002-2012). Sous le régime du premier, la Chine ne reconnaissait pas les « plusieurs représentants » d’ « une seule Chine » (c’est-à-dire que chaque partie interpréterait séparément ce qu’était « une seule Chine », tandis que sous le régime du second, la Chine ne déclarait pas explicitement son rejet ou son approbation.
Avec ce récent sommet, le régime de Xi Jinping a probablement maintenu la ligne de Hu Jintao ou a peut-être reconnu la position taïwanaise plus positivement. Mais alors que l’on prévoit le PDP va au pouvoir, avoir réussi à montrer à nouveau le maintien de l’« Accord/Consensus de 1992 » par les deux parties peut être considéré comme un grand progrès pour la Chine, et comme une forte pression pour le PDP.
Le calcul de Ma Ying-jeou et la possibilité d’une réorganisation politique
Pourquoi le président Ma Ying-jeou s’est-il montré désireux de rencontrer Xi Jinping à un tel moment ? Du point de vue chinois, répondre à ce souhait présentait deux avantages : cela permettait tout d’abord de faire progresser à long terme les relations entre les deux rives du détroit, et aussi de faire pression à court terme sur le gouvernement PDP qui entrera probablement en fonction en 2016. Mais pour le président Ma, on peut avoir l’impression que le seul bénéfice qu’il en retire est de laisser son nom dans l’histoire des relations bilatérales, sans que cela ne serve le KMT.
Ce sommet s’est assurément fait dans une certaine mesure entre deux égaux, puisque le président Ma ne s’est pas rendu en Chine et que la rencontre a eu lieu dans un pays tiers, Singapour. De plus, chacun des deux dirigeants a payé sa part au restaurant, un point jugé plutôt positif à Taïwan. Mais c’est la Chine qui s’est occupé de la coordination et l’organisation de la rencontre, et le menu ne comprenait aucun plat taïwanais mais seulement des plats liés aux lieux de naissance des dirigeants chinois historiques.
Qu’a donc vu le président Ma dans cette rencontre ? Tsai Ing-wen, la candidate du PDP, est donnée pour largement gagnante dans l’élection présidentielle de janvier, qui ne sera vraisemblablement pas remportée par Eric Chu, le candidat du KMT. Les élections législatives qui auront lieu simultanément sont le véritable enjeu. Là aussi, le PDP est en tête, et même si l’on s’attend à ce que d’autres partis que le KMT et le PDP remportent plus de sièges que précédemment, le KMT devrait rester le deuxième parti, et le système bipartite de Taïwan ne devrait pas être modifié. Le président Ma pensait probablement à l’avenir de son parti en tant que premier parti d’opposition.
Le gouvernement PDP qui entrera vraisemblablement en fonction en mai 2016 n’aura sans doute pas des relations faciles avec le continent. Le KMT pourra alors compter faire pression sur le nouveau gouvernement en se servant de ses contacts avec la Chine. Mais qui au sein du KMT sera responsable de ce rôle important ? On peut penser que l’objectif de cette rencontre pour le président Ma se situait là. Lien Chan, ancien vice-président de la République de Chine qui a joué ce rôle jusqu’à présent, est aujourd’hui très âgé.
Eric Chu démissionnera probablement après les élections de son poste de président du Kuomintang pour assumer la responsabilité de sa défaite. Le président Ma n’aurait-il pas pour objectif de le remplacer en battant Wang Jin-Pyng, le président du Yuan législatif qui incarne la faction du KMT regroupant les natifs de Taïwan ? Le moment choisi pour la rencontre avec Xi Jinping n’aurait-il pas été sélectionné dans cette optique ? Mais si après mai 2016 le KMT s’oppose au PDP autour de la relation avec le continent, cela ne pourra que conduire à une réorganisation du monde politique à Taïwan en raison des divergences au sein du parti entre les « pro-Chinois » et les autres regroupés autour de Wang Jin-Pyng.