Le tritium rejeté dans la mer : lui faire confiance ou non ?
Les techniques actuelles de décontamination ne permettent malheureusement pas d’extraire le tritium de l’eau. Ce radionucléide existe à l’état naturel et on en trouve dans la vapeur d’eau, l’eau de pluie et l’eau du robinet. Il n’est que faiblement radioactif et de ce fait, ne peut pas franchir la barrière de la peau et pénétrer dans le corps. Et s’il est ingéré, il est éliminé comme de l’eau pure sans s’accumuler dans les tissus.
Le gouvernement japonais a déclaré que si l’eau « traitée » de Fukushima Daiichi était déversée dans l’océan, elle serait au préalable diluée dans de l’eau de mer à raison de 2,5 % (1/40e) et que les rejets se feraient en petites quantités sur une période de 30 ans. Le niveau de concentration (1/40e) envisagé est nettement inférieur à la norme de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) concernant le niveau de tritium dans l’eau potable.
Beaucoup de gens n’ont aucune confiance dans les explications données par TEPCO et ils accusent même la firme responsable de l’accident de tromper les médias. J’ai demandé à Yasuda Hiroshi, professeur à l’Institut de recherches médicales et biologiques sur les radiations de l’Université de Hiroshima ce qu’il pensait des conséquences des rejets de tritium dans la mer. Voici ce qu’il m’a répondu. « Le tritium est un isotope de l’hydrogène produit à l’état naturel dans la haute atmosphère par des réactions nucléaires entre les atomes atmosphériques d’azote et d’hydrogène et le rayonnement cosmique de haute énergie. Il a par ailleurs été largement rejeté dans l’environnement sous forme de radionucléides lors des essais nucléaires effectués entre 1945 et 1963 ainsi que par les centrales nucléaires et d’autres types d’installations industrielles. Toutefois, il n’a jamais été prouvé que le tritium présentait des risques pour la santé humaine. »
« La plus grande partie de cet isotope se présente sous la forme du tritium libre HTO dans laquelle un des atomes d’hydrogène de l’eau H2O a été remplacé par un atome de tritium. L’eau tritiée (HTO) se comporte pratiquement de la même façon que l’eau pure (H2O) et quand elle est rejetée dans la mer, elle se disperse rapidement sans se fixer dans les organismes marins. La quantité de tritium ingérée par les humains au cours de ce processus est presque négligeable en comparaison de celle des autres isotopes radioactifs auxquels nous sommes exposés dans la nature. Qui plus est, les radiations émises par le tritium sous forme de rayons bêta sont faibles et rapidement éliminées par la transpiration et les urines. Comparé aux autres isotopes radioactifs, le tritium ne reste pas très longtemps dans le corps et ses éventuels effets sur la santé sont minimes. »
Informer clairement la population : une nécessité absolue
Mais Yasuda Hiroshi s’est empressé d’ajouter ce qui suit. « Quels que soient le type d’isotope et sa concentration, il faut tenir compte de l’impact social et psychologique des rejets de substances radioactives dans la nature. Dans le cas de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, déverser de l’eau traitée dans la mer risque d’avoir de graves conséquences sur les moyens de subsistance des habitants de la région qui travaillent dans le secteur de la pêche. Aucune mesure ne doit donc être prise sans faire au préalable l’objet d’explications détaillées et il faut aussi veiller à désamorcer les rumeurs malveillantes. »
Yasuda Hiroshi définit on ne peut mieux le problème posé par les rejets d’eau traitée dans l’océan. Et les propos de Kikuchi Motofumi, le marin pêcheur de Sôma dont j’ai parlé plus haut, vont dans le même sens. « Le gouvernement et les experts scientifiques auraient dû faire davantage d’efforts pour expliquer la situation à la population et ce, bien avant qu’il soit question de déverser de l’eau traitée dans la mer. Fukushima Daiichi ne sera d’ailleurs pas la première centrale à procéder à ce genre d’opération. D’autres installations nucléaires agissent déjà de même dans le monde entier. Les consommateurs devraient pouvoir avoir accès aux données disponibles et voir ce qui se passe de leurs propres yeux afin de prendre les décisions qui s’imposent par eux-mêmes plutôt que de se laisser influencer sans savoir vraiment de quoi il retourne. »
Apprendre à s’informer soi-même et ne pas se fier aux rumeurs
La centrale de Fukushima Daiichi se trouve à quelque 200 kilomètres au nord-est de Tokyo. L’électricité qu’elle a produit jusqu’en 2011 était destinée à la mégalopole énergivore que constitue la capitale de l’Archipel. Les habitants de la préfecture n’en bénéficiaient pas. Ils étaient alimentés par du courant électrique en provenance d’autres régions. Pourtant ce sont eux qui ont été le plus gravement touchés par l’accident du 11 mars 2011. L’eau « traitée » de la centrale sera sans doute rejetée dans la mer, à bonne distance de Tokyo. Mais ceux qui vivent dans la capitale comme moi et ont consommé de l’électricité fournie par la centrale de Fukushima Daiichi n’en doivent pas moins considérer ce problème comme le leur.
Le moment est venu de s’arrêter pour réfléchir au lieu de continuer à répandre des rumeurs de façon irresponsable et de refuser d’acheter des produits de la région de Fukushima sous prétexte qu’ils pourraient être contaminés. Nous devons évaluer les risques à leur juste mesure, faire de notre mieux pour nous informer et prendre des décisions rationnelles en conséquence.
Iizuka Tetsuo et Kikuchi Motofumi nous demandent de nous intéresser de plus près à ce problème en tant que consommateurs de produits alimentaires et d’électricité. Le premier ne mâche pas ses mots. « J’ai vraiment l’impression que le gouvernement a déjà décidé de rejeter l’eau traitée dans la mer. Trois personnes sur dix déclarent ne pas vouloir manger de produits en provenance de Fukushima. Et je sais qu’ils ne m’écouteront pas, quoi que je puisse dire. Je fais donc de mon mieux pour convaincre les sept autres. Et même si une petite partie d’entre eux décide de nous boycotter à la suite de rejets d’eau traitée dans la mer, je continuerai quand même ma tâche, sans relâche. »
Kikuchi Motofumi conclut quant à lui en disant : « Depuis la catastrophe du 11 mars 2011, nous sommes confrontés à des rumeurs liées à ce qui se passe dans la centrale nucléaire et je ne crois pas que les rejets d’eau traitée dans la mer changeront quoi que ce soit. J’aimerais m’engager dans quelque chose d’entièrement nouveau qui balaie complètement les rumeurs, quelque chose de vraiment intéressant avec mes camarades. Je ne suis sans doute pas capable de faire bouger le monde mais j’aimerais au moins toucher le cœur de mes enfants. »
Les sites Internet de TEPCO (Tokyo Electric Power) et du METI (ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie) contiennent quantité de renseignements sur le traitement des eaux contaminées et sur le programme de démantèlement de la centrale de Fukushima Daiichi. Ces informations sont claires et accessibles à tous, y compris les non-spécialistes. La préfecture de Fukushima, soucieuse de la santé et de la sécurité de la population, fournit par ailleurs des données sur différentes parties de son territoire.
- TEPCO: [Site de l’eau « traitée »] Treated Water Portal Site
https://www4.tepco.co.jp/en/decommission/progress/watertreatment/index-e.html - METI (ministère de l’Économie, du commerce et de l’Industrie): [Programme à moyen et long-terme de démantèlement des réacteurs 1 à 4 de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi] Mid-and-Long-Term Roadmap Toward the Decommissioning of TEPCO’s Fukushima Daiichi Nuclear Power Station Units 1-4
https://www.meti.go.jp/english/earthquake/nuclear/decommissioning/index.html - [Préfecture de Fukushima : Centrale de revitalisation de Fukushima, en français]
https://www.pref.fukushima.lg.jp/site/portal-english/
(Photo de titre : la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi avec, au premier plan, des alignements de cuves remplies d’eau contaminée et au-delà, les bâtiments des réacteurs 1 à 4 dont les trois premiers ont vu leur cœur entrer en fusion en mars 2011. Photos de Nippon.com)

