Comment les mères célibataires luttent pour s’en sortir
Nishida Rin (un pseudonyme), ancienne employée contractuelle d’un importateur d’articles de sport, a vu son salaire diminuer soudainement en février 2020, et n’a perçu aucun revenu en mars et avril. Le plus gros des articles vendus par son entreprise venaient d’Italie et de Chine, mais la pandémie a interrompu les livraisons en provenance des ces deux pays. Les clients ont annulé leurs commandes et l’entreprise s’est trouvée confrontée à un problème de trésorerie de plus en plus grave. Rin, qui s’est rendu compte que ses économies risquaient de fondre si elle restait, a démissionné en mai et entrepris de chercher un autre emploi.
Grâce à sa maîtrise de l’anglais, acquise aux États-Unis lorsqu’elle était étudiante à l’université, elle a trouvé du travail comme traductrice freelance. Mais ce changement de métier a eu des répercussions. Elle ne jouit plus de la sécurité que lui garantissait son statut d’employée d’une entreprise. Alors que son salaire à la société d’importation pouvait aller jusqu’à 170 000 yens par mois (1 320 euros) après impôts, le travail en freelance est instable et ses revenus mensuels oscillent aujourd’hui entre 40 00 et 100 000 yens (310 et 770 euros).
Rin met un peu d’argent de côté les mois fastes pour puiser dans ses économies lorsque les temps sont durs, tout en précisant que cela ne suffirait pas à assurer sa subsistance si la situation économique venait à s’aggraver sérieusement. Elle réduit ses dépenses en acceptant de la nourriture fournie par une OBNL, mais elle dit que les coûts liés à l’éducation des enfants et l’obligation de prendre soin de ses parents ont gonflé son budget jusqu’à la limite.
Solutions adoptées par les mères célibataires pour s’en sortir
- Sauter des repas pour nourrir les enfants ou réduire le nombre des repas quotidiens
- Tirer le maximum des ingrédients, par exemple en préparant de la bouillie de riz pour économiser le riz
- Préparer des soupes peu épaisses et rajouter de l’eau
- Faire appel aux banques alimentaires
- Acheter des articles d’épicerie soldés dans les supermarchés
- Diminuer sa consommation en prenant de l’eau au robinet des jardins et des toilettes publiques
- Consulter des sources en ligne plutôt que d’acheter des matériaux d’étude
- Revendre en ligne les biens superflus
Source : graphique créé par Nippon.com à partir de données en provenance de l’OBNL Forum des mères célibataires
L’impact sur l’école
L’impact de la pandémie se ressent aussi dans l’enseignement. Une école primaire du même quartier que l’école du fils de Rin souffre de problèmes de discipline récurrents qui perturbent les classes. Le quartier était déjà considéré comme difficile, mais depuis peu, les écoles primaires elles-mêmes sont touchées par une flambée de violence. Cela tient au fait que les enfants sont de plus en plus tendus, en raison notamment des difficultés qu’ils rencontrent pour jouer à l’extérieur, du fait de la nécessité de réduire les interactions sociales en vue de prévenir la diffusion du Covid-19. Pour Rin, le comble a été atteint quand son fils a été blessé par un autre enfant, après quoi elle a décidé de ne plus l’envoyer à l’école.
La pandémie a aussi acculé au bord du gouffre un nombre inquiétant de mères célibataires travaillant à la maison. Yahagi Madoka (un pseudonyme), une habitante de Tokyo, travaillait dans le secteur de la logistique et de l’entreposage. Au printemps, elle a été victime d’une maladie, diagnostiquée quelques mois plus tard comme un cancer. Depuis le mois de mars, elle effectuait un nombre considérable d’heures supplémentaires, et elle se demande si cela, ou simplement le poids des années de surcharge de travail, n’a pas contribué à l’apparition de sa maladie.
Madoka a commencé à prendre des congés en juillet. Opérée au mois d’août, elle est restée à l’hôpital jusqu’en octobre. Pendant tout ce temps, une amie s’est occupée de sa fille en bas âge, qui ne pouvait pas lui rendre visite en raison des mesures prises par l’hôpital pour faire face au Covid-19. Elle a quitté son appartement à la fin de l’année 2020 et vit désormais dans un lieu d’hébergement gratuit pour femmes avec enfants. Bien qu’elle soit encore trop faible pour reprendre le travail, elle dit qu’elle s’efforce de rester positive. « Je ne peux pas baisser les bras maintenant, pas tant que je dois prendre soin de mon enfant. »
La population japonaise presque au point de rupture
À l’heure où le Japon en est à sa troisième vague de la pandémie, le nombre total de morts dus au Covid-19 s’approche des 9 000 (fin mars 2021). Le 7 janvier, le gouvernement, confronté à une hausse rapide du nombre de cas, a déclaré pour la seconde fois l’état d’urgence.
Kobayashi Keiichirô, directeur de recherche à la Fondation de Tokyo pour la recherche politique et membre de la Sous-commission du gouvernement sur le contrôle sanitaire du coronavirus, juge important de mettre de côté les préoccupations économiques pour se concentrer sur la limitation de la diffusion des infections. Kobayashi reproche au gouvernement d’avoir tardé à agir. À la mi-novembre, la sous-commission a découvert que le Japon avait atteint le stade 3 (augmentation rapide des infections), et cela a suscité un débat sur l’opportunité de mettre un terme à la campagne de voyage « Go To Travel » subventionnée par l’État. Mais il a fallu attendre six semaines avant que les dirigeants se décident à agir.
Kobayashi pense que le retard de la réaction du gouvernement a eu un coût élevé et qu’il est impératif qu’il mette en œuvre des mesures fortes pour infléchir la contamination, qu’il déploie une assistance économique de grande envergure en vue de réduire les effets économiques collatéraux et qu’il envoie un message clair à la population.
La dernière de ces tâches s’est avérée particulièrement problématique pour les autorités. Dans le cadre de l’état d’urgence, le gouvernement a demandé aux bars et aux restaurants de fermer à 20 heures en vue de prévenir la diffusion du virus, mais cette mesure a eu pour conséquence inattendue d’accroître les attroupements à l’heure du déjeuner. Kobayashi a le sentiment que le message du gouvernement est ambigu – en se polarisant sur le dîner, il suggère que les gens peuvent faire ce qu’ils veulent pendant la journée. En dépit des appels à la mise en œuvre du télétravail, les déplacements n’ont pas diminué. Le système médical étant au bord de l’implosion, Kobayashi doute que l’état d’urgence, qui a déjà été prolongé pour un mois, puisse arriver à son terme dans un proche avenir.
Une troisième prolongation générerait de sérieuses préoccupations quant à l’impact qu’elle aurait sur l’économie. Tomomi, qui a quitté le secteur des soins de beauté, pensait qu’elle pourrait toujours trouver du travail comme serveuse, mais elle redoute aujourd’hui que la recherche d’un emploi ne devienne encore plus difficile.
En règle générale, les travailleurs non permanents ne bénéficient pas de la subvention publique à l’ajustement des effectifs, qui complète les allocations d’absence versées par les entreprises. Fin 2020, le gouvernement a entériné une aide supplémentaire de 50 000 yens (390 euros) pour les parents célibataires, mais Kobayashi estime que les autorités devraient attribuer pendant un certain temps des paiements directs en liquide, ciblés sur les foyers à faible revenu. Il pense que, selon l’évolution de la conjoncture, un nouveau budget devra être adopté au cours de l’exercice budgétaire qui commence en avril.
Ônishi, le président de Moyai, a le sentiment que les gens peuvent faire montre de persévérance pour peu qu’ils aient une idée de ce que l’avenir leur réserve. Mais beaucoup se sentent accablés par l’incertitude actuelle, et un nombre croissant d’entreprises ne savent pas trop comment procéder avec leurs employés. Il pense que l’attente de la reprise économique n’est pas une option. La population, qui est d’ores et déjà dans la souffrance, a besoin dès maintenant d’un soutien financier. « Les gens sont quasiment au point de rupture. »
(Reportage et texte de Mochida Jôji, de Nippon.com. Photo de titre : une mère célibataire dans un parc de la ville de Sendai. Kyodo)
